‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 17 sur 310 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« La Reine a trouvé Elzéar sur son passage et elle l'a embrassé sur ses deux petites joues couleur de rose. Ce matin elle m'a dit : a Savez-vous que j'ai embrassé un monsieur hier? » — « Madame, je le sais, car il s'en vante. » Elle s'est mise à rire et elle m'a dit qu'elle l'avait trouvé grandi et embelli étonnamment, qu'elle l'avait montré la veille à l'archiduchesse à la Comédie où je l'avais mené voir jouer Didon. »

Delphine n'est pas moins appréciée; ses débuts à la Cour sont charmants :

« Le soir, j'ai été souper chez laduchessede Polignac pour la première fois avec ma petite religieuse, qui mourait de peur, il y avait un monde prodigieux ; l'archiduc et l'archiduchesse y soupaient ainsi que la Reine. Dans un moment où je m'étais un peu éloignée d'elle pour parler à quelqu'un, l'archiduc imagina de venir lui parler. Elle en fut si déconcertée que, n'entendant rien à ce qu'il lui disait, et ne sachant que lui répondre, elle a pris le parti de se sauver à l'autre bout du salon, rouge et dans un état affreux. — M. le comte d'Artois qui s'en est aperçu s'est mis à rire de tout son cœur; il a expliqué à l'archiduc, qui était étonné de cette fuite, que c'était une jeune personne bien timide et qui paraissait pour la première fois dans le monde ; il l'a dit à la Reine qui s'en est fort divertie, et toute la soirée on s'est amusé aux dépens de ma petite sauvage qui ne savait que devenir. Comme elle était fort en beauté, j'en étais moins en peine; ses grâces, sa naïveté et sa jeunesse lui ont fait trouver grâce devant toute l'assem-

blée et il n'y a eu qu'une voix pour faire son éloge. Tu imagines bien quel plaisir ce devait être pour la bonne mère; j'en étais aussi toute rajeunie et jamais le monde ne m'avait paru si charmant. »

Les fêtes se succèdent presque sans interruption. Le lO juin, Mme de Sabran et Delphine sont invitées à suivre une chasse à courre chez le comte d'Artois à Rambouillet :

« Notre chasse a été superbe, nous sommes arrivées à midi à Rambouillet. Nous avons trouvé un dîner excellent, un bon visage d'hôte et un bon gros sanglier qui s'est fait courir depuis deux heures après-midi jusqu'à six heures. Nous avons fait un chemin énorme et j'étais rendue de fatigue. Ce matin je m'en ressens encore. Mais pour ma Delphine, elle s'est tant amusée qu'elle ne s'en est pas ressentie. »

Le 17 juin, nouvelle fête, cette fois à Bagatelle.

« M. le comte d'Artois nous a donné hier une fête charmante à Bagatelle , — je veux dire à toute la société, — un dîner excellent, une promenade en calèche dans le bois de Boulogne, où il nous a menés aussi vite que le vent; des proverbes joués par Dugazon, à faire mourir de rire, et pour finir en un mot une illumination dans le genre de Trianon, qui a réussi à merveille. Le temps était fort doux et la nuit presque aussi belle qu'une de tes nuits du Sénégal. M. le comte d'Artois a été aussi aimable qu'il est possible : il a fait les honneurs de chez lui avec toute la grâce qu'il a en partage. Nous avons pris congé de lui à près de trois heures du matin. »

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