‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 18 sur 310 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Cette vie à la campagne près de bons amis et ces fêtes de cour avaient amené la plus heureuse diversion dans l'existence de Mme de Sabran et avaient quelque peu atténué les tourments que lui causait l'éloignement de son ami. Cependant il fallut rentrer à Paris et reprendre la vie sérieuse.

En arrivant, Mme de Sabran eut l'agréable surprise de trouver chez elle une lettre du chevalier qui lui annonçait l'envoi d'un produit de son gouvernement. Quel fut l'étonnement de tous quand on vit arriver quelques jours après un petit nègre « haut comme une botte » et « noir comme l'ébène ». Ce petit négrillon qui était, à peu de chose près, tout ce que produisait le Sénégal, fit le bonheur d'Elzéar et de Delphine, il devint leur jouet et la joie de la maison.

Mme de Sabran écrivait à Boufflers :

« Je te parlerai de ton petit sauvage que mes enfants ont appelé Vendredi ; il fait leur bonheur, et il n'y a pas de joie pareille à celle qu'il a éprouvée le jour qu'il s'est vu un bel habit sur le corps ; il est si emprunté dans ce nouveau vêtement qu'il fait mourir de rire; il ressemble à ces chats auxquels on met des papillotes à la queue; il tourne, il se regarde, il n'ose pas remuer^ crainte de se salir, à peine peut-il marcher avec ses souliers, enfin il nous donne la comédie toute la journée et il nous paraît d'autant plus piquant qu'il est en fait de plaisir et de distractions notre unique ressource. »

L'année 1786 devait se terminer d'une façon presque

tragique. Nous avons déjà dit quel était l'aveuglement de Mme de Sabran au sujet de l'abbé Bernard et combien ce dernier, par son hypocrisie, était arrivé à lui faire illusion sur sa moralité. Tout à coup, et par l'effet d'un simple hasard, elle découvrit qu'il répandait sur elle les bruits les plus calomnieux, que c'était lui qui depuis plusieurs années tournait la tête d'Elzéar et de Delphine, et qu'il usait de toute l'influence qu'il possédait sur eux pour les éloigner de leur mère.

Une fois dans cette voie, on ne s'arrêta plus. Grâce à une correspondance interceptée, on apprit que l'abbé projetait d'empoisonner son élève pour jouir plus vite d'une pension qui lui était assurée à la fin de l'éducation d'Elzéar. Le digne précepteur avait pour complice et pour maîtresse une femme de chambre mariée; il était convenu que par la même occasion il empoisonnerait le mari pour pouvoir épouser la femme. Voilà entre quelles mains Mme de Sabran avait remis l'éducation de ses enfants !

Naturellement ce petit drame intime ne passa pas inaperçu; le scandale fut affreux et il ne manqua pas d'amis bienveillants pour répandre sur Mme de Sabran les pires calomnies. La pauvre femme, seule, sans appui, bouleversée par cette catastrophe inattendue, se reprochant amèrement son manque de clairvoyance, était plongée dans un affreux désespoir. Elle ne trouvait d'autre consolation que de confier à Boufflers les douleurs qui l'accablaient.

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