‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 171 sur 310 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

depuis que je l'ai vu de près, et comme chaque jour il perd à mes yeux! D'abord, en arrivant, je le reçus avec toute l'amité, la confiance possibles. Dès le soir même, il me parla d'amour et sembla se fâcher sur ce que j'éloignais cette question ; cela me parut un peu brusque. Le lendemain il me demanda de mes cheveux, mon portrait. Autre étonnement. « Mais, Maurice, nous nous « connaissons à peine, nous nous sommes vus huit « jours, qu'avez-vous fait pour vous croire des droits à « me faire renoncer à mes résolutions? Vous avez été « parfait pour Éléonore ; aussi je vous aime comme mon « frère. Si vous voulez, à ce titre, des cheveux, et même « mon portrait, peut-être vous le donnerais-je ?» — Il le refusa nettement et parut très afïecté de ce que, tout de suite, je ne lui disais pas que je l'aimais à la folie.

« Cela a commencé à me refroidir et à me le faire examiner davantage. Alors ses défauts m'ont frappée. J'ai reconnu en lui une taquinerie insupportable, des idées fausses sur tout, surtout en morale, un entêtement à ses idées continuel. Tout cela m'a aigrie; chaque fois que nous nous voyons, c'est pour nous quereller. Cet homme qui se prétend si amoureux vient passer seulement deux heures avec moi le soir, encore en l'en priant beaucoup. Le reste du temps, il court constamment ; il voit beaucoup de monde, de jeunes femmes, de belles dames! Jamais on ne sait ce qu'il fait, où il va; il y a sur toutes ses démarches un grand mystère. Il se choque de ce que j'ai arrangé ma vie de^manière à n'être jamais seule. « Oui, ai-je répondu, n'ayant pas besoin depuis

« longtemps d'être seule avec personne, cela ne m'a « jamais gênée, et depuis que nous sommes séparés, je « ne pouvais pas l'arranger autrement, prévoyant que « quelque jour cela pourrait vous contrarier. » — Il n'est jamais content, il demande toujours et ne sait gré de rien. Voilà encore une fois mon bonheur échqué!

« Quelle différence de sa conduite et de celle de Médor! Celui-ci, soumis, bon, simple, heureux d'un regard, heureux d'être dans ma maison, ne pouvant être ailleurs, détestant le monde, ne connaissant d'autre bien que d'être chez moi, et se soumettant sans reproche à s'en abstenir, quand cela pourrait me déplaire ou me gêner; incapable de tenir le moindre propos, de faire naître le moindre soupçon, aimant tout ce que j'aime, d'une complaisance parfaite, aux petits soins pour moi, pour mon fils, franc, loyal. Tout ce qu'il dit est vrai, il ne fait pas un pas qu'il ne puisse le dire. Il vient de partir pour Londres pour des affaires de famille; il reviendra dans un mois. Il était au désespoir ; je suis fâchée aussi de son départ. Cependant il n'y a rien que de la reconnaissance de sa manière de m'aimer, qui est exemplaire, et lui assure à jamais mon estime et mon amitié.

« Mais je sens bien que je suis tous les jours plus incapable d'aimer, et que la raison, les convenances, ton approbation seules détermineront mon choix, si jamais j'en fais un. Je suis si fatiguée de mon existence vague et isolée, je ne sens nullement le prix de ma liberté. »

Mme de Sabran et Elzéar s'inquiétaient beaucoup de savoir Séguier à Paris, vivant près de Delphine, la

Page 1