CHAPITRE XX
voyant sans cesse ; ils redoutaient un entraînement réciproque. Leurs craintes étaient vaines ; nous avons déjà vu comment les attaques un peu vives de Maurice avaient blessé la jeune femme. Leurs fréquentes relations ne modifièrent pas l'impression première, aussi Mme de Custine répond-elle gaiement aux conseils de sagesse que lui donne sa mère :
«... Bartholo (i) me tourne la tète, et encore plus avec son amour qu'avec toute autre chose. Il est devenu absolument amoroso, ce qui vraiment est désolant. Je ne sais qu'en faire, car moi je l'aime de tout mon cœur, mais pas d'amour. Oh! non, je n'en ai pas, je n'en aurai plus pour personne... jamais, plus jamais de bonheur.
« Je ne suis nullement ce qu'il lui faut, et si pour lui plaire, il fallait devenir grimacière, j'y renoncerais volontiers, mais je n'ambitionne nullement ce bonheur. Maurice a un cœur peu sensible, un amour-propre et un égoïsme excessifs, c'est absolument tout le contraire qu'il me faut. Plus je le vois, et moins il est dangereux pour moi. »
Aux conseils de prudence d'Elzéar, elle répond de même :
« Ne crains rien de Maurice, le danger est passé : je le connais trop bien pour avoir jamais pour lui autre chose que de la pure amitié. Il est d'une légèreté, d'une insouciance, d'une aigreur et d'une taquinerie insupportables; ce dernier défaut est surtout dominant, et
(i) Le chevalier Séguier.
n'est pas de saison. On ne peut s'y prêter quand on a été foncièrement malheureux. Il faut du repos à l'âme, il faut de la sensibilité, il faut pour lui plaire parler sa langue, et non un langage faux à l'esprit comme au cœur. D'ailleurs Maurice est pétri d'amour-propre, d'exigences, charmantes qualités pour plaire à une femme.
« Il aime le monde et ses pompes, et moi j'ai des goûts tout différents, car je suis ici comme à cent lieues de Paris, j'ignore même ce qui s'y passe et tout ce que j'apprends me paraît autant de contes de fées. »
Malgré le manque de plus en plus marqué de sympathie que Mme de Custine éprouvait pour lui, Séguier continuait ses visites; il ne voyait rien, ou tout au moins s'obstinait dans des espoirs, qui devenaient chaque jour plus improbables.
Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers partirent pour la Pologne au mois de mai, ainsi qu'il était convenu. Leur premier soin dès qu'ils furent installés à Wimislow fut de se rendre à Breslau, où l'évêque célébra leur mariage en juin 1797. Il y avait juste vingt ans qu'ils étaient liés de la plus intime affection.