CHAPITRE XXI
avais reçu. Pauvre chère mère, comme tu es bonne et aimable! Quel dommage que tu sois enterrée au fond de cette Pologne ! à toi toute seule tu as plus d'esprit que mille autres. Tu as tant de grâce; tu écris comme un ange. J'espère bien que dans ta solitude tu travailleras un peu, tu me feras quelques romans. Je me chargerai de les faire imprimer. Quelle joie d'imprimer tes ouvrages! Mme de Staël écrit bien sans doute et fait des livres. Tu as mille fois plus d'esprit qu'elle. Faismoi des livres, chère mère. Mais je suis folle, tu ris de mes chimères!
« Te voilà donc établie dans ta chaumière, Elzéar avec toi. Tu es contente; tu as des livres, tu mènes une vie de fermière, et ta fille n'est pas là pour t'aider!
« La position actuelle de notre pays est fort peu stable et n'est pas très calme, cela influera beaucoup sur nos projets. Mais crois bien, ma bonne mère, que, si j'ai de l'argent, j'irai passer l'hiver avec toi à Berlin; j'irai où tu voudras, au bout du monde, pour te voir et t'embrasser; mais ce qui me serait bien plus doux, ce serait d'y aller pour rester avec toi, pour te soigner, pour remplir le devoir le plus cher et le plus sacré. Voilà une chimère qui n'en sera pas toujours une, j'espère! »
La situation politique était peu stable en effet. En I 797 avait eu lieu le premier renouvellement des Conseils, et une majorité de royalistes avait été nommée. Barbé-Marbois fut désigné pour la présidence des Anciens, Pichegru pour celle des Cinq-Cents. Un des nouveaux amis de Mme de Custine, Barthélémy, celui
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qu'elle avait surnommé Vami pâle, remplaça Letourneur comme Directeur. Ces nominations qui paraissaient plutôt inquiétantes pour la République, étaient loin d'avoir apporté le calme et la tranquillité.
Delphine, grâce à ses amis au pouvoir, n'avait pas été inquiétée. Elle était liée plus que jamais avec Boissy d'Anglas; elle voyait fréquemment Barthélémy, «t ce dernier paraissait lui plaire de plus en plus ; ce fut au point que, revenant à ses projets de mariage, elle écrivait à sa mère :
« Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant les mêmes goûts que moi, et approuvant tous les sentiments dont se compose mon existence, un mari qui sentît que, pour vivre heureuse, il me faudrait être auprès de toi. et qui mi'y conduisît, qui s'y trouvât heureux, qui aimât mon fils comme les siens, un mari doux d'opinion comme de caractère, philosophe, instruit, et ne craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une compagne comme ta Delphine. Voilà l'être que je voudrais trouver, et que je crains bien de ne rencontrer jamais.
« Quelquefois en repassant dans ma mémoire tous ceux que j'ai vus, je m'arrête à l'ami pâle; s'il n'était plus dans la place qu'il occupe, si, comme on le dit, il donnait sa démission, il pourrait peut-être bien se retirer du théâtre du monde, pour vivre dans la retraite avec une compagne. Tu ris de ma folie... moi aussi j'en ris. Rappelle-toi mes plaisanteries à ce