CHAPITRE XXI
sujet... vraiment je crains que cela ne devienne sérieux. Il a été parfait pour moi depuis qu'il est ici. Je le vois peu cependant, parce que je n'aime pas approcher du soleil. Dis-moi ce que tu penses de ma folie. Songe que ce n'est plus pour le monde qu'il faut vivre, mais pour le cœur, pour le repos, pour la vertu. Songe que ce n'est pas non plus pour le plaisir, mais pour la raison; un jeune homme me fait pitié, il est pour moi un enfant à la lisière. Ma raison est tellement vieillie que je suis à un siècle de tout ce qui m'entoure; un homme de quatre-vingts ans se trouverait un jeune homme pour moi. Moque-toi de moi, chère mère, tant que tu voudras, je te le permets. Ne vois dans mesprojets que les folies d'un cœur isolé qui, ne pouvant se sauver de lui-même, s'égare souvent, et se perd dans des espaces imaginaires. Un mot de toi lui fera toujours retrouver la bonne route.
« Pauvre mère, quand pourrai-je me reposer de mes voyages en Pologne. Sais-tu bien que je fais vingt fois le jour ce petit trajet, et que cela me tue. Sais-tu bien que d'être avec toi est le premier point de bonheur. Ménage-toi donc, chère et tendre mère, pour ta fille, pour son bonheur; je sais si bien maintenant le prix d'une bonne mère! Plus j'aime mon fils, et plus j'ai besoin d'être près de toi. Oh oui ! toi seule manquant à mon bonheur, il n'en peut exister. Persuade-toi bien cela, et vis pour tes enfants. Ne t'attriste pas, ne parle pas ainsi de mort, de temps rapide. Quand nous serons ensemble, nous penserons à toutes ces tristes.
334 MARQUISE DE CUSTIXE
■choses; à présent ne songeons qu'à nous revoir.
« Astolphe se porte bien, la bonne Négle se porte bien; c'est elle qui fait maintenant la cuisine, je n'ai plus Mlle Dupont. C'était un diable à quatre. Adieu. Venein se prosterne à tes pieds, l'ami It est toujours bon, Médor toujours le même.
« Le bon Médor veut que je te parle de lui. Il veut que je dise qu'il m'a donné un chien barbet tout noir et énorme, beau et bon. C'est le roi des chiens; il m'aime à l'adoration, mon chien, il s'appelle Favori. Le bon Médor est si triste de ce que tu ne viens pas, il s'en faisait une si grande fête; il est si bon, si obligeant! Il m'a rendu tant de services, de soins; tu l'aimerais, oh! j'en suis sûre. »
Le projet auquel Delphine tient par-dessus tout, c'est à revoir sa mère, et elle cherche sans cesse une combinaison, qui lui permette de se rapprocher de celle qu'elle aime si tendrement. Malheureusement les circonstances sont peu favorables, on se montre de plus en plus difficile pour les passeports. La situation politique est profondément troublée, et les meilleurs amis de Delphine courent les plus grands dangers. Comment faire pour aller à Wimislow? Alors Delphine conseille à sa mère de se faire naturaliser prussienne, ainsi qu'Élzéar; de cette façon elle pourrait venir sans aucun danger; cette idée lui paraît tellement séduisante, qu'elle est convaincue que sa mère va l'adopter avec empressement, et elle organise déjà tout son petit intérieur pour l'y recevoir. Puis ils loueront une