CHAPITRE XXI
petite maison de campagne auprès de Paris, et ils y passeront l'hiver, heureux autant que possible.
Mais la politique fait écrouler tous ces beaux projets. Trois des directeurs, La Reveillère-Lepeaux, Barras et Rewbell, craignant la réaction des modérés, ont préparé un coup d'État. Le i8 fructidor (4 septembre) les troupes du général Augereau s'emparent des Tuileries, où siègent les Conseils; plus de la moitié des élections nouvelles sont cassées; deux des directeurs, Carnot et Barthélémy, plus de soixante députés sont emprisonnés, et déportés à la Guyane.
C'était l'effondrement de tous les projets matrimoniaux de Delphine : elle en est atterrée, mais elle n'ose parler qu'à mots couverts du désastre qui la frappe ainsi que ses amis :
«... Je ne puis parler de rien, je suis triste, si triste... mes amis sont tous malheureux... \ami pâle... tout cela m'a assommée. J'avais bâti tant de chimères sur ce dernier, c'est moi qui lui ai porté malheur... »
Mais ce n'est pas tout; une réaction violente a lieu, toutes les lois d'exception sont rétablies, il devient presque impossible de sortir de France ou d'y entrer. Comment dans ces conditions Mme de Custine pourrait-elle rejoindre sa mère? comment Mme de Boufflers oserait-elle venir en France? Delphine, au comble du chagrin, exprime à sa mère la douleur qui l'étreint :
336 MARQUISt DE CUSTINE
« 13 septembre 1797.
« C'est en versant un torrent de larmes, mon amie, que je prends la plume pour t'écrire. Je reçois tes lettres, et, loin de porter dans mon âme quelque consolation, elles n'y portent plus que la mort. Ta joie, ton bonheur de nous revoir, tout cela oppresse mon cœur. Plus de bonheur, il faut renoncer à tout cela.
« Obtenir un passeport pour aller te voir deviendra sûrement aussi très difficile, mais la plus grande difficulté, c'est l'argent.
« Quoi! sans cesse frappée dans mes affections les plus chères, sans cesse éloignée du bonheur, sans cesse agitée et tourmentée! O mon amie, les forces humaines ne sont pas suffisantes pour supporter tant de douleur. Comme tu avais bien arrangé toute notre année! Comme tout cela me convenait! Comme nous aurions été heureux! Tu pensais à me recevoir à Wimislow, et moi, je t'aurais reçue à Paris.
« Tu m'as fait fondre en larmes, en me parlant de nos arrangements de ménage, et des dérangements que cela pourrait m*occasionner. Mais tu ne connais donc pas encore ta Delphine! J'étais ivre de bonheur, j'étais tentée de préparer déjà ton lit, tant il m'était doux de faire et de prévoir tous ces arrangements. Je te donnais ma chambre, mon lit, et je couchais à côté de toi, dans mon cabinet où je faisais mettre un lit. Frérot avait de l'autre côté de la maison, au quatrième à la vérité mais à côté du gouverneur de mon fils, une chambre char-