CHAPITRE XXI
mante, où j'aurais arrangé ses livres, et je me serais plu à lui faire un petit laboratoire agréable. Voilà comme tout cela était combiné. A présent la foudre semble nous avoir anéantis. Que faire? Qu'espérer? Je l'ignore : attendre un mois pour avoir quelque idée ou former quelque conjecture !
« Ma bonne mère, comme tout le monde se réjouissait de te voir! Quelle fête dans le petit ménage! Jusqu'à la bonne Négle qui n'en dormait pas de joie. Eh quoi! nous n'aurions pas cette félicité! Mon amie, j'ai tant souffert dans ma vie, mon cœur est si ulcéré, que la moindre blessure rouvre toutes les autres, et m'ôte entièrement le peu de force qui me reste. Ma tendre amie, prends courage, je m'effraie peut-être plus qu'il ne faut... mais j'étais si heureuse, que je ne peux pas passer sans une rude secousse à un état si différent.
« Adieu, chère mère, chère, bonne, excellente mère, toi que j'aime plus que moi-même, toi que je voudrais presser sur mon cœur, toi en qui seule j'ai confiance, toi à qui seule je voudrais ouvrir mon cœur, à qui seule je peux tout dire ! Oh ! ma mère. . . et quatre cents lieues nous séparent!... Oh! nous nous reverrons... j'ai consulté un sorcier, il me l'a assuré. Mon cœur me le dit encore bien mieux. »
Ce n'est pas seulement à sa mère que Delphine conte ses déceptions; elle reprend avec son frère sa correspondance si longtemps interrompue, et elle lui ouvre de nouveau son cœur, lui fait part de ses désirs, de ses espérances :
« 27 octobre 1797.
« Tu me désoles par ta santé. Quoi ! toujours malingre et souffrant? L'air de ce pays te ferait du bien peut-être. Es-tu grandi? As-tu de la barbe? J'ai un désir extrême de te revoir. J'aime tous tes projets d'étude : que fais-tu maintenant? As-tu quelque plan, quelque ouvrage en train, ou en projet? C'est à ton âge qu'on peut entreprendre de grands ouvrages, former de grands projets. Mais l'ambition n'est pas ton défaut, je crois. Si j'eusse été homme, c'aurait bien été le mien. J'aurais voulu être le premier de tous, j'aurais voulu passer à la postérité, enfin j'aurais peut-être bouleversé le monde. Tu ris de mon humeur culbutante, mais vraiment la nature s'est trompée, je devais être un homme. Je ne comprends pas trop pourtant la bravoure. Je sais bien que, sans cette qualité, adieu toutes les autres, adieu mon héros et toutes ses ambitions, mais là je suis bien femme, car je ne suis pas toujours des plus braves : je crains l'obscurité, je crains. les bêtes, les voleurs, et quantité de choses, et pour être ce grand homme, il aurait fallu ne rien craindre du tout, pas même la justice divine, et encore moins la mort. Par exemple, comme femme, je sens bien qu'un héros tel que je viens de te le peindre me tournerait la tête; il n'est pas de folie que je ne fasse pour lui. Je n'ai pu en faire pour personne, car, depuis que nous sommes en révolution, il ne s'est pas montré un seul homme à grand caractère.
« Mais laissons mes chimères et parlons de notre