‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 19 sur 310 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Ce 16 décembre 1786

« J'ai appris aujourd'hui qu'une des moindres atrocités dont on m'accusait était d'avoir fait enfermer mon frère pour avoir tout son bien, et l'on dit que l'abbé Bernard ayant été touché de compassion et connaissant son innocence avait entrepris de le défendre et qu'il était au moment de faire paraître un libelle ou mémoire oti il dévoilerait toute ma conduite; que, pour empêcher qu'il ne parût, j'avais bien vite fait enfermer M. Bernard; tu vois la belle opinion qu'on a de ta femme, et toi qui connais ses plus secrètes pensées, qui sais combien V intérêt, la méchanceté et la vengeance sont loin d'elle, n'es-tu pas indigné de ces injustices? Pour moi, j'en suis atterrée, bien moins par rapport à moi, car je m'enveloppe de mon innocence pour m'en consoler, mais pour mes pauvres enfants à qui tout cela peut faire un mal affreux, et surtout à ma grande fille au moment de son mariage. J'ai beau chercher, je ne vois pas ce que j'ai fait au ciel pour me traiter avec tant de rigueur (i). »

L'abbé Bernard, démasqué, convaincu de projets criminels, fut jeté en prison et il n'en fut plus question.

Son départ de la famille, où il avait joué un si funeste rôle, amena le plus heureux résultat :

« Il me semble que c'est le diable que j'ai chassé de ma maison, écrit gaiement Mme de Sabran. Je ne vois

(i) Communiquée par M. Prat.

plus que des visages riants, tout danse, tout chante autour de moi ; mes enfants ont repris leur gaieté naturelle et nous éprouvons tous les sentiments des malheureux échappés d'un naufrage. »

Elzéar et Delphine, éclairés eux aussi et comprenant enfin combien leur conduite avait été coupable, s'étaient jetés aux genoux de leur mère pour obtenir son pardon.

<« 30 décembre 1786.

« Ils sont si pénétrés des tourments qu'ils m'ont fait éprouver qu'ils s'efforcent de réparer leurs torts par leurs soins et leur tendresse, et tu imagines bien qu'ils sont déjà oubliés. Ma Delphine surtout, que l'âge rendait plus coupable, est si touchée en pensant à la douceur et à la patience avec lesquelles j'ai supporté pendant plus de huit ans tout le mal qu'elle m'a fait, qu'elle ne sait comment m'exprimer sa honte et ses remords. Son sincère retour me paye bien au centuple de tout ce que j'ai souffert et je commence à croire qu'il est peut-être encore pour moi quelque bonheur. J'espère avoir le temps d'effacer jusqu'aux moindres traces du poison qui s'était glissé dans son cœur et parvenir à la rendre une personne charmante sous tous les points (i). »

Malgré la triste et cruelle expérience qu'elle venait de faire, Mme de Sabran dut se conformer à la volonté

(1) Communiquée par M Prat

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