CHAPITRE XXII
produit, et il est maintenant possible de sortir de France.
Mme de Sabran, qui n'est pas moins désireuse que sa fille de la retrouver, lui propose de se réunir avec elle à Klosterheilbronn, où ils passeront quelques jours déli cieux en famille. La proposition est acceptée avec bonheur; il est convenu que l'une partira de Pologne pendant que l'autre quittera Paris, et qu'elles se réuniront dans la ville désignée, où elles arriveront presque en même temps.
Delphine part donc pleine de joie, le 20 avril, avec Astolphe et Berstœcher, et elle arrive à Klosterheilbronn le 7 mai. Sa mère n'y est pas ; elle l'attend avec patience, puis, n'ayant pas de nouvelles, elle s'affole, craint un accident, un malentendu, enfin elle lui écrit le 24, au comble de l'inquiétude.
« Klosterheilbronn, ce 24 mai.
« Je suis ici depuis le 7 mai; je suis partie de Paris le 20 avril, je suis restée à Anspach trois jours, j'ai écrit de Kehl, j'ai écrit d' Anspach, j'ai écrit d'ici, pour tout ça le plus profond silence a été la réponse que j'ai reçue. J'avais annoncé mon départ depuis bien longtemps; ici j'apprends qu'on t'y attend le 10 ouïe 14, et nous voilà au 25, et rien ne nous rassure! Je meurs d'inquiétude, de chagrin; passer ici le peu de temps que j'avais à te donner, manquer tes affaires et les miennes, et tout cela sans savoir pourquoi, ni quand
cela tinira! je tremble de quelque noirceur; de grâce, rassure-moi, ou par ta présence, ou par une lettre! le temps s'écoule et c'est sans te voir! et c'est à me morfondre ici d'ennui d'inquiétude et de chagrin, et c'est le 27 avril qu'il prend la belle fantaisie à Elzéar que, pour partir, tu attendras une lettre, qui t'annonce que je suis sortie de France; cela n'a pas le sens commun après toutes les lettres que je t'avais écrites, et la dernière surtout qui était positive. C'est une fantaisie qu'il faut payer un peu cher! Mais ce qui est plus incroyable encore, c'est que le 1" mai j'ai écrit de Kehl que j'étais sortie, et puis à Anspach, et puis ici ; je n'y comprends rien ; il est bien temps, je t'assure, que ce mystère affreux s'explique. »
Le retard de Mme de Sabran était causé par de graves préoccupations d'intérêt. On sait combien sa situation pécuniaire était précaire. Quelle fut son inquiétude, quand elle apprit que le nouveau roi de Prusse (i) avait l'intention de supprimer la pension qu'elle devait à la générosité de son prédécesseur,, et qui était le plus clair de ses revenus : c'était un désastre pour elle et pour son mari. Aussi résolut-elle de profiter de son passage à Berlin pour voir ses amis, les personnages importants 'qu'elle connaissait, le Roi même, s'il le fallait, pour obtenir que la pension fût maintenue. Elle croyait rester quarante-huit heures à Berlin, elle y séjourna quinze jours, multipliant les
(i) Frédéric Guillaume 111 (1770-1840).