‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 182 sur 310 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

rester avec lui sur le seul terrain de l'amitié, et il ne put l'en faire sortir.

C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers reçut d'une de ses amis de Paris une longue description de la société du Directoire ; cette amie ne signe pas, mais son récit est si amusant, il montre si bien ce qu'était la société dans laquelle vivait Mme de Custine, que nous donnons sa lettre en entier.

(( 2 juin 1798.

« J'ai su, par M. de Bonnet, votre obligeant souvenir, madame; j'ai bien du regret d'avoir manqué l'occasion de vous voir à Berne; mais les devoirs les plus sacrés m'ont rappelée en France. J'en avais été bannie par la Terreur : aussi je suis rentrée dans mes biens sans difficultés, et maintenant, profitant de la loi qui autorise ceux à qui le gouvernement républicain ne convient pas de vendre leurs propriétés et de s'en aller, je suis occupée à réaliser ma fortune, et à chercher où la déposer, ainsi que ma personne. Je comptais m'établir en Suisse; mais ce pays me paraît menacé de quelques troubles, et je veux fuir au loin les révolutions. Il est possible que j'aille en Russie; alors je passerai par Berlin, et j'aurai le plaisir de vous voir. Que de choses je vous raconterai ! Tout ce que je vous dirai de mon pays, vous paraîtra de l'histoire des temps fabuleux, mais non des temps héroïques. M. Germinus pourra vous donner des détails particuliers sur les mœurs de la société nouvelle

(car c'est un peuple nouveau) ; une position plus favorable que la mienne, pour y être admis, a pu le mettre à portée d'en mieux juger; cependant persuadée qu'une femme a plutôt aperçu les nuances qu'un homme, calculé les différences, je vais hasarder mes observations.

« Tout ce qui avait reçu de l'éducation, de l'opulence, est dans la misère, et conserve, sous des habits sales et usés, des formes polies, un certain air de dignité, je dirai même de supériorité ; car on ne se défait point de cet air-là. La politesse, la décence, le bon ton, l'aisance dans les manières, tout cela ne se trouve plus que dans les galetas; c'est là que s'est réfugiée cette politesse française, ces gracieuses manières, qui ne sont plus regardées que comme d'antiques préjugés, que les nouveaux venus ridiculisent, parce qu'ils ne, peuvent y atteindre. Cette coquetterie d'esprit, cette grâce à dire des riens, ce fin persiflage de la cour, ce son de voix doux, que l'éducation donnait aux femmes, est remplacé par le glapissement et le tutoiement bourgeois.

« Un des orrands bonheurs est de manorer. La mode est de donner des déjeuners. J'ai été d'une de ces orgies, et je vais tâcher de vous dire ce que j'ai vu et entendu. On se rassemble à midi; les députés (c'est leurs femmes qui tiennent la maison) boivent un coup d'eau-de-vie, avant de partir pour l'Assemblée législative; tout le monde, hommes et femmes, porte le toast de la République; ensuite on commence le déjeuner

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