CHAPITRE XXII
par le thé, parce que c'est le bon ton; et l'on finit par le vin, les liqueurs, et un bruit insoutenable pour les anciennes oreilles! Ce déjeuner dure à peu près deux heures : ensuite, pour attendre le dîner, on joue à de petits jeux innocents, où l'on se baise, se tape, se déchire; tout cela forme une gaieté si bruyante, que tout le quartier est instruit qu'il y a dans telle maison une fête. A quatre heures les députés reviennent, on dîne. La table est couverte de plats, autant qu'elle en peut tenir, avec la plus grande profusion. Le bon ton est de détailler ce que coûte chaque plat, chaque bouteille : celui où j'ai assisté, le calcul le plus modéré le porte à deux cent soixante mille francs, valeur nominale, c'est-à-dire assignats.
« Après le dîner qui finit à six heures, nous fûmes voir des maisons et jardins nationaux, tels que Monceau, Tivoli, etc., où il n'y a que les députés et leur compagnie qui puissent entrer. Ces messieurs firent les faunes, ces dames les nymphes. Les plaisanteries répubhcaines sont, je vous assure, très libres : c'est la seule liberté en France, mais on en use bien.
« Il s'est fait une révolution extraordinaire parmi les femmes : vous le savez, autrefois on accusait les femmes de Paris d'être extrêmement légères et coquettes, incapables de grandes passions, et même, disons le mot, il était reconnu qu'elles n'avaient point, ou fort peu de tempérament. Eh bien, madame, aujourd'hui c'est tout le contraire; les femmes du jour
(c'est ainsi qu'on s'exprime : les élégantes, les petites maîtresses, toutes ces dénominations sont usées; on dit donc les femmes du jour, et cela est bien dit, car elles ne ressemblent en rien aux ci-devant) ne sont point coquettes, mais bien franchement coquines. Une femme se prend de goût pour un homme, elle s'en passe la fantaisie; on ne dit plus mon amant est aimable, il est honnête, il a de l'esprit... le mot aimable ne s'entend plus; honnête est synonyme de sot.
« L'esprit consiste à beaucoup gagner, n'importe comment. Les jeunes gens sont tous avilis; on ne confie qu'à très peu de gens un louis pour le changer, encore lui paye-t-on sa commission, afin qu'il vous regarde comme bonne pratique, et dans l'espoir de gagner une autre fois, il est exact. Le mal gagne tout le monde. Les gens de notre espèce, qui ont conservé quelques principes, ne voulant pas être escrocs, composent avec l'usure; et je pourrais vous citer beaucoup de grands seigneurs de votre connaissance, qui disent, tout haut : J'ai placé vingt louis, dix louis... à quarante livres par louis par mois. Tous les principes sont réduits en préjugés, et rien n'est si ridiculisé que les préjugés; cela doit être dans un pays où il n'y a point de lois.
« Le luxe des parures est extrême pour les femmes, et porté au plus haut degré ; cela est nécessité par les circonstances. Les propriétaires et les rentiers sont écrasés : les premiers par les impôts, les taxes arbitraires, et par leurs fermiers, et les autres par la nonvaleur des assignats. Il n'est donc resté que les fortunes