CHAPITRE XXII
mobilières. Pour faire de grandes affaires et inspirer la confiance, il faut avoir un beau mobilier, une maison montée, une femme richement vêtue, et pour montrer tout cela, avoir un bon dîner, donner des fêtes, des bals. Jamais on n'a autant dansé que cet hiver.
« Il est de bon ton d'être aristocrate, de reg-retter l'ancien régime, tout en ayant peur d'un nouveau : car comment ne pas croire que c'est un ton, lorsque ceux, qui se disent aristocrates, ont acheté les terres et les femmes des émio^rés. Les mariao-es des femmes divor-
cées se multiplient, c'est une des fortes bases de la République et une des plus grandes difficultés à lever.
« Le système d'égalité est entièrement en activité, on n'a plus aucune idée des distances : ceux, chez qui la vanité aurait dû la conserver, ont tellement travaillé à se cacher, qu'ils l'ont tout à fait oubliée. Tout se fait en France par mode : la mode du jour est le commerce. Les plus grandes dames trottent dans la crotte, un paquet de marchandises sous le bras, qu'elles vont vendre à la toilette des dames du jour. Convenez que cela est pis que l'égalité, mais c'est que l'honneur tient de si près à ce qu'on appelle des préjugés qu'il s'enfuit avec eux : Dieu veuille qu'il soit émigré et qu'il ne soit pas perdu !
« Cette lettre est déjà bien longue, mais peut-être avez-vous quelque loisir. J'ai du moins cette confiance, et il est difficile que Paris ne soit pas un théâtre intéressant pour vous. Je veux donc vous parler, avant de
,35o MARQUISE DE CUSTIXE
fermer ma lettre, de deux femmes bien célèbres et qui jouent ici un grand rôle : Mme Tallien, née Cabarrus, femme divorcée de l'émigré Fontenay, conseiller au Parlement, aujourd'hui l'épouse de Tallien, et Mme de Buonaparte, ci-devant vicomtesse de Beauharnais. Ces deux femmes sont très extraordinaires, elles ont une grande faiblesse de caractère avec beaucoup de courage; la première est belle comme un ange, a de l'esprit, des talents, un très bon cœur, des sens très vifs et une fort mauvaise tête. La seconde a beaucoup moins d'esprit, est laide, mais créole; elle a cette douce nonchalance qui plaît aux hommes; toutes les deux un très bon caractère et une obligeance infinie. Avant leur mariage, elles étaient aristocrates très prononcées. Mme de Fontenay était en prison avant le 9 Thermidor. Tallien, séduit par sa beauté et son esprit, imagina, pour la sauver, de dire qu'elle était sa femme : il obtint à ce titre sa liberté. Il acquit quelque gloire à la mort de Robespierre ; engagée par la reconnaissance, elle se détermina par ses services. Ses anciens amis aristocrates, lui voyant du pouvoir, s'adressèrent à elle, et en furent extrêmement contents : elle a obligé toujours quand elle l'a pu, sans calcul ; il suffit d'être malheureux pour l'intéresser : son excessif luxe, la légèreté de ses mœurs, l'ont mise en butte à toutes les critiques; elle a sur ce point une philosophie imperturbable, rien ne trouble sa sérénité : elle est belle, elle a du pouvoir, cela suffit pour elle.
(( Mme Buonaparte peut être regardée comme sa