‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 185 sur 310 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

suivante, moins prononcée sur tout, mais pas moins •obligeante; elle a la modestie de la laideur ; plus facile, elle est plus touchée des hommages, parce qu'elle y est moins accoutumée; il n'y a rien qu'elle ne fasse pour être utile à un homme qu'elle croit amoureux d'elle.

« Au total il est fort heureux que ces deux dames se soient emparées des membres du gouvernement; elles adoucissent la rudesse de leurs mœurs. Il est peu •d'aristocrates de Paris, qui ne leur aient quelque obligation; je suis peut-être la seule qui ne leur ait rien demandé; cela viendra peut-être, si quelqu'un de mes amis était en danger, j'aurais avec plaisir recours à leur bon cœur : voilà, avec impartialité, le portrait de •ces deux femmes, qui joueront un rôle dans l'histoire des mœurs, plutôt que dans celle de la politique. Elles ne sont pas propres à mener une intrigue importante : trop occupées de leurs plaisirs, elle sont étourdies, vaines, et ont trop de confidents.

« Quant à la situation politique de la France, je ne vous parlerai que de l'intérieur : il y a certainement un mécontentement général, personne n'aime le gouvernement. La folie républicaine est passée, dans ce qu'on appelle le peuple; il est mécontent, mais il n'est pas malheureux : jamais il n'a été plus riche. Ce qui lui déplaît du gouvernement, c'est qu'il ne le croit pas stable ; il y a une sorte d'arbitraire dans les impositions qui l'inquiète, il ne trouve pas le gouvernement assez fort pour lui garantir sa propriété; il manque de sécu-

rite, par conséquent de confiance. Il serait fort aise que le gouvernement changeât, mais comme il n'est point malheureux, il n'emploiera point d'énergie pour opérer ce changement : voilà pourquoi il ne faut pas se méprendre à ce mécontentement, qui tient à son inconstance naturelle et à son mépris pour les gens qui le gouvernent; mais il y a loin de là à l'énergie que donne le malheur. Jamais les soins pour l'indigence n'ont été portés aussi loin, et jamais l'industrie n'a eu plus de ressources. Tout ce qui peut travailler gagne tout ce qu'il veut. Les salaires des ouvriers sont plus chers qu'autrefois, et tout ce qui est dans la classe des indigents, c'est-à-dire n'ayant pas de quoi exister autrement que par industrie , tous les rentiers au-dessous de mille francs, reçoivent du gouvernement trois quarterons de pain par jour, et une livre et demie de viande par décade, et il y a seulement pour Paris deux cent mille personnes sur cette liste : dans toutes les grandes villes c'est de même : aussi voit-on très peu de mendiants.

« Malgré les innombrables armées, les réquisitions de tous genres, les terres sont mieux cultivées que jamais. La cherté des denrées fait qu'on ne laisse aucun terrain vacant. Les grands chemins sont superbes, les canaux, les ponts n'ont jamais été si bien entretenus. Le commerce a une telle activité que ses ressorts se cassent tous les trois mois, et se refont sous de nouvelles formes. La planche aux assignats a fourni à tout; la guillotine a beaucoup aidé; mais tous ces

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