CHAPITRE XXIII
Delphine obtient la radiation de la liste des émigrés pour sa mère et le chevalier de Boufflers. — Le général de Beurnonville demande sa main. — Violente indignation d'Elzéar. — Le chevalier de Boufflers et sa femme rentrent en France ; Elzéar les accompagne.
Un nouveau coup d'Etat a lieu en 1799, le 30 prairial (juin). Cette fois, ce sont les Conseils qui forcent trois des Directeurs à se retirer. Plus que jamais, la France est la proie des factions, et dans un état de complète anarchie ; tout le monde s'attend à une nouvelle Terreur. Quand Bonaparte se présente, à son retour d'Egypte, il est accueilli comme un sauveur. Le 18 brumaire (10 novembre), il expulse par la force les Cinq- Cents, et le soir même il s'empare du pouvoir, qu'il partage avec deux des anciens directeurs, Sieyès et Ducos.
Delphine ne se montre pas autrement émue de ces bouleversements; elle en a tant et tant vu depuis dix ans, qu'elle a fini par les considérer comme le jeu régoilier des institutions.
En dépit des événements, elle avait continué ses
démarches pour obtenir la restitution de ses biens et de ceux de sa mère. Par la force des choses, elle s'était trouvée mise en relations avec celui qui s'était emparé de l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, le général Beurnon ville (i).
Ce n'était pas un méchant homme mais un terrible Gascon, quoiqu'il fût Champenois. Après la bataille de Grewenmacheren, où il avait essuyé des pertes considérables, il envoya un bulletin de victoire, qui est resté célèbre : il prétendit avoir tué plus de mille ennemis et n'avoir perdu que le petit doigt d'un chasseur, ce qui lui valut cette jolie épigramme :
Quand d'ennemis tués, on compte plus de mille, Nous ne perdons qu'un doigt, encore le plus petit !
— Holà! Monsieur de Beurnonville,
Le petit doigt n'a pas tout dit!
Delphine eut avec Beurnonville plusieurs entretiens d'affaires, d'abord, puis des relations plus cordiales se nouèrent; le farouche guerrier fut bientôt [sous le charme de la jeune femme, tant et si bien qu'un beau
(i) Pierre Riel de Beurnonville, né à Champignol, près de Bar-sur-Aube, était le sixième fils d'un charron ; il s'était d'abord destiné à l'état ecclésiastique, mais il quitta le séminaire et entra dans la gendarmerie de Lunéville. Dès le début de la Révolution, il afficha les opinions les plus avancées, ce qui lui valut une brillante et rapide carrière. En 1792 il était général en chef de l'armée du Centre-, puis il fut nommé à deux reprises ministre de la Guerre. Fait prisonnier par trahison, il fut enfermé pendant plus de deux ans dans les cachots d'Olmûtz Ce n'est qu'en 1795 qu'il fut échangé, ainsi que les commissaires français, contre la fille de Louis XVI.