‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 188 sur 310 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

jour il déclara sa flamme, Delphine en rit tout d'abord, et ne voulut rien écouter; mais Beumonville s'obstina, et pour bien montrer à quel point ses sentiments étaient sérieux, il n'hésita pas à offrir à Delphine de l'épouser. Elle demanda à réfléchir et à consulter les siens.

Au fond de son cœur, la proposition de Beumonville ne lui paraissait pas exorbitante, et elle l'envisageait même d'un œil assez favorable. Ne cherchait-elle pas depuis plusieurs années à se remarier? Le général était riche, et il jouissait d'une grande situation, puisqu'il venait d'être nommé ambassadeur à Berlin (i); enfin, il se montrait fort épris; que pouvait-elle désirer de plus? Il y avait bien ses origines, son passé, mais à cette époque, on n'y regardait pas de si près.

Le général faisait à la jeune veuve une cour assez assidue; des indiscrétions pouvaient se produire; Delphine se décida à mettre sa mère au courant de la proposition qui lui avait été faite.

Mme de Boufflers prit la chose avec calme, engagea sa fille [à bien réfléchir, et surtout à ne pas se presser

En attendant, Beurnon ville, plein de zèle, cherchait par tous les moyens à obtenir les bonnes grâces de Delphine. Il savait l'ardent désir qu'avait la jeune femme de voir sa 'mère rentrer en France ; il ne crut pas pouvoir lui être plus agréable, qu'en obtenant la radiation de Mme et de M. de Boufflers de la liste des émigrés. Ses fonctions d'ambassadeur à Berlin lui ren-

(i) Bonaparte l'avait nommé à Berlin pour récompenser son zèle au i8-Brumaire.

daient la chose plus aisée qu'à tout autre; de plus Delphine était toujours intimement liée avec Fouché, alors ministre de la Police, et de ce côté encore elle devait trouver toutes les facilités.

Au mois de janvier 1800, elle a la joie d'apprendre enfin que cette radiation tant souhaitée est un fait accompli. Au comble du bonheur, elle annonce bien vite à sa mère l'heureuse nouvelle. Elle s'empresse également de mettre au courant Elzéar, qui résidait toujours à Vienne, auprès de l'évêque de Laon; nul doute que lui aussi n'accoure en France pour jouir d'une réunion, désirée depuis tant d'années ! Cela lui sera d'autant plus facile qu'il ne figure pas sur la liste des émigrés.

Elle recommande à son frère de garder le secret vis-à-vis de l'évêque de Laon : « Ne parle pas de ce que j'ai obtenu pour la mère, lui dit-elle, cela me ferait le plus grand tort et à eux aussi. »

La joie fut grande à Wimislow, lorsqu'on reçut la pièce officielle qui rouvrait enfin les portes de leur pays à deux malheureux exilés. Leur premier mouvement fut de liquider bien vite tout ce qu'ils possédaient en Pologne, et de rentrer dans leur chère patrie dont ils étaient éloignés depuis près de dix ans. Boufflers, incapable de contenir son impatience, laissa à sa femme le soin de régler leurs affaires d'intérêt et il partit aussitôt : « J'aime mieux mourir de faim en France, s*écriait-il, que de vivre en Prusse dans l'opulence. »

Mme de Boufflers s'empresse d'écrire à Elzéar pour le mettre au courant de leurs nouveaux projets et le

Page 1