CHAPITRE XXIII
supplier de rentrer en France avec eux. Mais Elzéar vivait à Vienne dans une société d'émigrés où la haine du régime qui gouvernait la France était poussée à ses dernières limites ; comme à la plupart de ses compagnons, l'idée de revenir dans sa patrie « sans le Roy » lui paraissait monstrueuse.
En même temps qu'il recevait la lettre de sa mère, il apprenait par la comtesse Clary, qui l'avait lu dans une gazette, le projet de mariage ébauché entre Delphine et le général Beurnon ville. Il en fut bouleversé, et naturellement Mgr de Sabran manifesta une indignation plus vive encore.
Dans sa colère, Elzéar n'hésita pas à adresser au chevalier de Boufflers de sévères observations en lui signalant les dangers qu'il courait, ainsi que sa femme, en revenant dans sa patrie, et l'infamie qui rejaillirait sur eux tous, quand on saurait qu'ils devaient à Beumon ville leur radiation. Quant à Delphine, il parlait de sa conduite avec une indignation violente :
« ... Il est toujours, en général, dangereux de rentrer dans un pays livré aux variantes politiques d'une constante anarchie ; l'expérience nous a démontré, depuis plusieurs années, qu'en France le gouvernement d'aujourd'hui n'était pas celui de demain ; or, votre radiation à tous deux de la liste des émigrés vous met à l'abri de tout danger, tant que le gouvernement actuel subsistera, mais ne peut vous en préserver en rien, s'il vient à être
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renversé comme ses prédécesseurs. Alors les chefs de la faction victorieuse peuvent et doivent proscrire tous ceux qu'aura protégés la précédente. De plus, ma sœur a profité de l'amour de M . Beurnon ville, ou du désir que sa vanité lui donnait de l'épouser, pour obtenir cette radiation. Ces services qu'il lui rend sont, pour ainsi dire, des arrhes qu'elle en reçoit ; or, comme je ne doute pas que ma mère ne la détourne d'un si dégradant et monstrueux accouplement, je vous vois tous les trois en proie aux vengeances d'un homme puissant, qui pourra justement lui reprocher de l'avoir trompé. Enfin, rentrant sous ces auspices, je vous vois, ainsi que ma mère et ma sœur, dans l'alternative de l'ignominie ou de la persécution... »
Et il ajoutait cet argument suprême :
« Vous sentez-vous le courage, mon cher chevalier, de vous constituer le sujet d'un brigand usurpateur et corse? »
Elzéar n'avait pu se contenir, et il avait écrit à sa sœur pour lui faire d'amers reproches.
Delphine lui répond en lui expliquant les motifs d'intérêt, très simples et très naturels, qui l'avaient engagée à ne pas repousser de prime abord la proposition du général :
« Je reçois ta lettre du lo décembre, mon cher Elzéar, et j'approuve tout ce que ton amitié a cru nécessaire de m'écrire. Mais, mon ami, tu te trompes, et sur moi et sur la chose en elle-même. Il n'y a dans tout cela aucun uioment de délire : rien n'est fait pour le produire, et