CHAPITRE XXIII
ce projet n'est rempli que de choses rebutantes et raisonnables. Mon cœur n'y est pour rien du tout, ma raison s'est prêtée à l'examiner, et mon esprit reste en suspens sans rien déterminer.
« Je n'exagère pas comme toi ma réputation, ni mon heureuse existence. Je sais que ma réputation est sans cesse à la merci du premier coquin que je peux rencontrer, que je suis sans appui, que je n'ai point d'avenir, que je suis dans la gêne la plus grande, sans jouir d'aucune douceur de la vie; que, lorsque mon fils aura besoin de se former une existence, il n'aura personne pour l'aider, le pousser, l'avancer. Voilà les considérations qui ont pu me faire écouter un moment des propositions si contraires à mon cœur et à ma manière de voir. Il s'est joint aussi à tout cela le désir d'être utile à ma mère, à toi, à mon fils même, en finissant mes affaires.
« Cet homme n'a rien de séduisant, mais est assez généralement estimé. A la distance où nous sommes, tu peux difficilement te former une idée juste sur lui, et sur les avantages que je pouvais retirer d'une pareille union. Je ne peux pas m'en plaindre, mais ce n'est pas la même chose sur moi; tu ne peux ni te tromper, ni douter un moment de mes vrais sentiments.
« Je sais tout aussi bien que toi ce que je me dois, mais aussi je sais mon isolement, ma triste position et l'avenir qu'elle me prépare, à moi et à mon fils. Au reste je n'ai jamais prétendu rien faire qui pût déplaire à ma mère, et je n'ai jamais répondu que conditionnel-
lement, c'est-à-dire en renvoyant tout à la décision de ma mère. Voilà où en sont les choses. L'homme en question se rapproche de ma mère, elle sera plus à même de le juger et de rompre à jamais un projet, auquel je ne tiens que comme à un sacrifice nécessaire au bonheur de mon fils. »
Les raisonnements intéressés de Delphine, bien loin de persuader Elzéar, surexcitent encore son indignation. Il s'adresse alors à Maurice Séguier, il lui raconte le drame qui les menace, la honte à laquelle ils sont exposés, et il le supplie de faire à la malheureuse égarée par de déplorables fréquentations, de justes observations. Puisse-t-il la détourner d'une union qui les couvrirait tous de honte et à jamais!
« J'ai frémi en devinant le parti que l'imagination de Delphine a pu fixer : je frémis encore en y songeant : Quoi! elle a pu s'arrêter au projet d'une telle infamie; son âme, son sang, n'en ont point été révoltés! Elle peut en parler de sang-froid comme d'une chose toute simple ! Elle ose donner à cette horreur l'épithète de raisonnable, elle ose croire que ceux qu'elle aime accepteraient l'avilissement d'une protection achetée par son ignominie et la leur, elle vise à un opprobre aussi éclatant que le fut son héroïsme! Voilà l'effet de l'atmosphère d'idées où se trouve sa tête : voilà le fruit de la mauvaise compagnie ; une pareille idée ne pouvait être indigène dans son esprit, elle lui a été inoculée et