CHAPITRE II
formelle de l'évêque de Laon, et se résigner à prendre encore un abbé pour précepteur d'Elzéar. Son choix se porta sur un professeur au collège de Montaigne, l'abbé de Vaux, âgé de vingt-huit ans, dont tout le monde lui vantait la moralité et la science. Hâtons-nous de dire que l'abbé de Vaux lui donna toute satisfaction et lui fit oublier l'affreux coquin qu'était son prédécesseur.
Les incidents pénibles, provoqués par l'infamie de l'abbé Bernard, étaient survenus d'autant plus mal à propos que depuis quelques mois il était question d'un mariage entre Delphine et Armand de Custine, fils du général de Custine (i), lui-même capitaine de cavalerie dans le régiment de la Reine. Ce projet plaisait beaucoup à Mme de Sabran : le jeune homme était charmant, d'une rare intelligence, et son père jouissait d'une grande fortune.
Les bruits fâcheux qui avaient couru n'allaient-ils pas modifier les dispositions du général?
Il n'en fut rien, fort heureusement. M. de Custine ne parut pas attacher une importance plus grande qu'il ne convenait aux racontars inventés par la malignité publique, et les pourparlers continuèrent. Les jeunes gens se voyaient souvent et paraissaient se plaire extrêmement; Mme de Sabran appréciait de plus en
(i) Armand-Louis-Philippe-François de Custine (i 768-1794), fils d'Adam-Philippe, comte de Custine, maréchal de camp des armées du Roi, gouverneur de Toulon et de la ville de Dieuze, — et d'Adélaïde-Céleste-Louise Gagnât de Longny. Le général de Custine était propriétaire de la célèbre manufacture de porcelaine de Niederviller près de Sarrebourg
plus le caractère sérieux et élevé de son futur gendre, tout allait donc pour le mieux, malheureusement, dès qu'on voulait parler affaires, le général se dérobait sous un prétexte ou sous un autre. Assez énervée de ces atermoiements continuels qui empêchaient de rien terminer, Mme de Sabran se décida, au mois de mai, à partir pour Anisy avec ses enfants faire une visite au bon évêque, puis, pour se reposer de toutes les émotions pénibles par lesquelles elle venait de passer, elle décida d'aller s'installer à Raismes (i), près de la comtesse Auguste d'Arenberg avec laquelle elle était intimement liée depuis nombre d'années : « La trop grande solitude ne me convient plus, écrivait-elle à Boufflers, mon âme en est effrayée comme une pauvre malade qui sent le besoin qu'elle a des autres. »
Les médecins avaient beaucoup recommandé à Mme de Sabran, puisqu'elle se trouvait dans les environs de Saint-Amand (2), d'y prendre des bains de boue qui ne pouvaient qu'être très favorables au soulagement de ses rhumatismes. Le premier soin de l'aimable femme fut donc d'aller avec son amie visiter l'établissement thermal , elle resta saisie d'horreur en voyant l'odieuse promiscuité à laquelle les malheureux baigneurs étaient condamnés.
« Nous avons été nous promener à Saint-Amand, voir les eaux que je vais prendre avec la comtesse Auguste et les bains, qui m'ont paru cependant bien
(i) Petit village dans les environs de Valenciennes. (2) Station thermale près de Valenciennes.