CHAPITRE XXIII
au monde, ne peut m'effrayer. D'ailleurs, l'homme en question n'est pas méchant. Il est marié, sa femme est aux Indes. Il est divorcé, et c'est sur ce divorce que j'établis tout mon plan de défense; c'est ta sœur qui m'a fourni ce moyen. Tu vois par là si elle y tient beaucoup, et d'un autre côté que je suis bien portée pour ne point consentir à ce mariage.
« Il n'est pas nécessaire d'être aristocrate pour être amoureux, et je trouve très naturel qu'on soit amoureux de ta sœur, quelque façon de penser qu'on ait d'ailleurs. N'avons-nous pas vu dans la révolution du Brabant le sellier Simon demander Mlle d'Arenbero- en mariage pour son fils ? Tous les renversements d'idées tiennent du délire du moment, et Mme d'Arenberg n'a point donné sa fille, mais a été obligée de refuser le sellier poliment.
« Autre chose encore : c'est que ce n'est point la Barbe bleue qui a obtenu notre radiation. C'est plutôt par Mme Buonaparte, avec qui ta sœur a été en prison huit mois, qu'elle a pu arranger toutes nos affaires. Beurnonville ne s'en est mêlé en rien et ne nous délivrera qu'un passeport, qu'il faut bien qu'il nous donne, comme chargé des affaires de la République à Berlin. Je t'ai écrit tout cela non pas une fois mais vingt, et tu viens me dire que je ne t'en parle pas. C'est réellement désolant. »
Bien que rassuré sur les projets matrimoniaux de sa sœur, Elzéar ne montrait pas plus d'enthousiasme pour rentrer en France. Les sollicitations de sa mère, les ins-
tances de Delphine, rien ne pouvait le décider. Il était complètement sous l'influence de l'évêque de Laon et de la société d'émigrés dans laquelle il vivait, et tous s'efforçaient de lui montrer les dangers et les inconvénients de son retour.
Delphine qui ignorait les idées de son frère, qui le croyait aussi désireux qu'elle d'une réunion si longtemps souhaitée, ne comprenait rien à son silence et elle ne cessait de lui écrire pour le supplier de hâter son retour. Elzéar sera-t-il le seul à déserter le nid de hiboux? Compte-t-il pour rien le bonheur de se retrouver sous le même toit, et de respirer l'air natal? Que risque-t-il à revenir? Il n'y a qu'à essayer, et si la réalité ne remplit pas ses espérances, il s'en retournera à Vienne. Manquer cette occasion, c'est y renoncer à jamais et ne regrettera-t-il pas d'avoir sacrifié sa vie entière à des idées fausses ?
Enfin, à force de sollicitations, Elzéar finit par se laisser convaincre; il consentit à quitter l'évêque de Laon et à rentrer en France.
En apprenant que sa grand'mère n'allait pas tarder à arriver, Astolphe lui écrivait pour hâter son retour, cette orentille lettre :
« Ma chère grand'mé, reviens pour que je te baise, car j'en ai bien envie, mais je t'en prie ne lambine pas; nous irons au-devant de toi pour te voir plus tôt : je t'en prie, demande pour moi la permission à mon grandpère de le tutoyer, pour n'avoir pas la peine de le demander moi-même. Tu iras au spectacle avec moi, ce
CHAPITRK XXIII 367
qui me fait grand plaisir. Je m'amuse beaucoup, mais je m'amuserai encore plus quand tu seras ici; maman te donnera sa chambre. J'ai toujours ta bague; l'été nous irons à la campagne, et tu feras tes promenades du matin avec moi : je te jouerai du piano pour t'amuser; je dessine et j'apprends à danser.
« Adieu, grand'mé, je t'aime bien, dis bien des choses à mon grand-père! Je l'aime beaucoup. »