CHAPITRE XXIV
plus grande tendresse; pendant l'hiver elle la voit presque tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, ayant eu soin de prendre un logement dans son voisinage immédiat; elle n'est pas avec le chevalier dans des termes moins affectueux : les épreuves et les années n'ont pu enlever à Boufflers sa gaieté ni son esprit; sa société est toujours d'un grand agrément.
Pendant l'été Delphine se rend dans ses terres de Niederviller; elle y passe quelques semaines, puis elle vient avec Astolphe et Nanette retrouver sa mère à Saint-Léger, petite propriété minuscule près de Saint- Germain, que Boufflers a pu acheter sur ses maigres revenus, et où il goûte en philosophe les joies de la campagne.
On se rappelle l'étroite affection, qui avait uni Delphine et Elzéar pendant bien des années, et quelle douleur ils avaient éprouvée de la séparation. La réunion, si ardemment désirée, leur avait-elle donné les joies auxquelles tous deux s'attendaient?
En aucune façon. Elzéar n'avait pu pardonner à Delphine le malencontreux projet de mariage avec le général Beurnonville (i), et, quand il rentra en France, il témoigna à sa sœur une froideur dont elle fut vivement blessée. Malgré tout, leur ancienne et si tendre affection aurait probablement pris le dessus, si Elzéar
(i) La carrière de Beurnonville se termina plus brillante que jamais, et Delphine dut, plus d'une fois, regretter d'avoir cédé aux récriminations de son frère. Le général, sous l'Empire, fut nommé comte et sénateur; sous Louis XVIII, il devint marquis, pair et maréchal de France. 11 avait épousé la fîlle du comte de Durfort.
370 MARQUISE DE CUSTIXE
ne s'était, presque aussitôt son retour, épris pour Mme de Staël d'une de ces passions folles, qui absorbent toutes les facultés, et éteignent tout autre sentiment chez celui qui en est la victime : de même qu'il avait déjà une fois abandonné sa mère pour s'attacher à l'évêque de Laon, il l'abandonna de nouveau pour devenir le chevalier servant de Corinne, et la suivre à Coppet et autres lieux. Delphine également fut aussi et bien vite oubliée.
Les plus grands amis de Mme de Custine, ceux qui faisaient partie de sa société intime, et qu'elle voyait sans cesse, étaient Fouché, qu'elle appelait familièrement Chéché; Boissy d'Anglas; Mme de Rosambo; sa belle-sœur, Mme de Dreux-Brézé, qu'on avait surnommée la Souris.
Une des plus chères amies de Delphine, une de celles que l'on verra reparaître le plus fréquemment au cours de ce récit, était la vieille princesse de Vaudemont (i). C'était une fière originale. Fouché, qui était également très lié avec elle, l'appelait la reine des hiboux, parce qu'elle ne se couchait que le matin et dormait toute la journée; elle avait une passion pour les chiens, et on en trouvait dans son salon de toutes les races et de toutes les espèces. A Paris, rue de Provence, à Suresnes, dans sa maison de campagne, la princesse recevait une nombreuse société.
Delphine voyait aussi fréquemment la femme du Pre-
(i) Née Montmorency. Son mari était le frère cadet du malheureux prince de Lambesc.