CHAPITRE XXIV
mier Consul, avec laquelle elle avait gardé d'agréables relations depuis leur séjour dans la prison des Carmes; elle avait retrouvé aussi sa grande amie d'autrefois, la comtesse Alexandre de La Rochefoucauld ; cousine germaine de Mme Bonaparte, la comtesse Alex était fort bien en cour, et jouissait d'une grande influence qu'elle employait volontiers au service de sa famille et de ses amis.
Mais, nous l'avons dit, les relations mondaines ne jouaient dans la vie de Mme de Custine qu'un rôle secondaire, la plus grande partie de son temps, la jeune femme le consacrait à ses goûts artistiques ; chaque jour elle s'enfermait de midi à cinq heures dans son atelier, et elle travaillait la peinture, pour laquelle elle avait de grandes dispositions.
Mais si ces diverses occupations suffisaient à remplir son existence et à la rendre supportable, son cœur restait vide et inoccupé : avec son ardent besoin d'affection et de tendresse, elle en souffrait cruellement, et tous les jours davantage.
Maurice Séguier, pour lequel elle avait éprouvé un moment des sentiments assez tendres, s'était vu définitivement repoussé, et le jeune homme découragé était allé chercher sur une terre lointaine un dérivatif à sa douleur (i).
(i) En 1802 il avait accepté le poste de chef de comptoir à Patna, sur le Gange. Pendant son voyage, il fut fait prisonnier par les Anglais, et il resta en captivité pendant plusieurs années. Il fut nommé consul à Trieste en 1806, aux Iles Ioniennes en 1814, puis à Londres en 1816. Il mourut en 1831.
En 1803, Delphine est encore en pleine jeunesse, puisqu'elle n'a que trente-trois ans : les terribles souffrances de la Révolution sont oubliées, les traces en sont presque effacées, et, en dépit de tous les drames de sa vie, elle est restée d'une beauté éclatante. La duchesse d'Abrantès disait d'elle : « C'est une de ces ravissantes créatures que le ciel donne au monde dans un jour de munificence. »
Delphine se connaît bien, elle sait qu'elle est belle, elle sait aussi qu'elle est à son apogée, et que bientôt elle déclinera. Il ne lui reste que quelques belles années à vivre, va-t-elle les perdre dans l'isolement et la tristesse, sans profit pour elle ni pour personne? Ses projets de mariage manques ne l'ont pas découragée, et elle cherche toujours avec conscience l'âme sœur, qui embellira sa vie et en charmera les derniers jours.
Elle était dans cet état d'âme assez inquiétant, lorsque, au début de 1803, ^^^^ ^^-it une rencontre inattendue qui va bouleverser toute son existence.
Il y avait à cette époque à Paris un homme dont la gloire naissante soulevait l'enthousiasme des salons littéraires, c'était le vicomte René de Chateaubriand. Il se prêtait de bonne grâce aux adulations excessives dont il était déjà l'objet, et daignait faire des lectures de ses œuvres dans quelques salons privilégiés.
Ce n'était pas un inconnu pour Mme de Custine ; elle le connaissait depuis longtemps, car elle l'avait rencontré maintes fois chez sa belle-sœur, la comtesse de Chateaubriand.