‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 196 sur 310 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Pour son malheur elle le retrouva chez une de ses amies; il se fit présenter de nouveau, rappela tous les souvenirs communs, qui pouvaient les rapprocher, et tous deux évoquèrent avec émotion l'image de la charmante jeune femme, qui avait si misérablement péri sur l'échafauden 1794.

Dès le premier instant Delphine fut sous le charme ; elle crut avoir trouvé enfin le cœur qu'elle cherchait si ardemment, et elle s'abandonna sans réserve à la passion qui l'entraînait.

Avant de parler de cette liaison, qui bouleversa l'existence de Mme de Custine en y apportant le trouble et la douleur, disons le plus rapidement possible dans quelle situation morale se trouvait Chateaubriand à cette époque.

Il s'était marié à Saint-Malo, au mois de mars 1792, avec une orpheUne, Mlle Céleste de Lavigne-Buisson. Trois mois après, il quittait Saint-Malo pour rejoindre l'armée de Condé, abandonnant sa jeune femme, sa jeune veuve, comme il l'appelait, qu'il ne devait revoir que huit ans plus tard. Après un long séjour en Allemagne, il passa en Angleterre, et ne rentra en France qu'en 1800, sous un faux nom, en attendant qu'il soit rayé de la liste des émigrés. A partir de ce moment, il revit sa femme de loin en loin, mais ils ne reprirent la vie commune qu'en 1804.

Il avait publié en 1801 son roman à^Atala qui eut un énorme succès. Presque inconnu la veille, l'heureux auteur jouissait le lendemain d'une célébrité inouïe.

C'est de cette époque que date la liaison de Chateaubriand avec la spirituelle Mme de Beaumont, la fille de M. de Montmorin (i). La jeune femme éprouvait pour René une passion sans bornes, et qui bravait tous les préjugés, toutes les convenances sociales. Elle lui offrit, pendant tout l'été de 1801, l'hospitalité dans sa maison de campagne de Savigny, et c'est là, dans un tête-àtête délicieux, qu'il composa le Génie du Christianisme.

L'apparition de l'œuvre nouvelle souleva un prodigieux enthousiasme; l'engouement pour l'auteur devint du délire. Parlant des lettres qu'il recevait à cette époque de ses admiratrices Chateaubriand écrivait : « Si ces billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de parler avec une modestie convenable, comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment avec rougeur on la cachait en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. » Les plus jolies femmes étaient à ses pieds: « Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang (2). »

(i) Pauline de Montmorin-Saint-Herem (1768-1803) avait épousé en 1786 le comte de Beaumont, « le plus mauvais sujet de Paris ». En 1800 elle divorça. C'est dans le salon célèbre de Joubert qu'elle fit la connaissance de Chateaubriand.

(2) Mémoires d' outre-tombe . — Il est intéressant de faire remarquer combien Chateaubriand est accessible î\ la plus vulgaire vanité, et avec quelle satisfaction il souligne tout ce qu'il croit être de

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