‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 21 sur 310 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

sales et bien incommodes; mais la nécessité passe par-dessus tout : j'ai été bien étonnée en voyant les boues et en pensant que des êtres vivants et pensants avaient le courage de s'enterrer jusqu'au col dans les tas d'ordures : le cœur me soulevait en faisant de certaines réflexions fort naturelles, de tout ce qu'on doit se léguer en se succédant ainsi l'un à l'autre, car tout ce que Dieu et les hommes y ont mis y est resté. Ces boues précieuses n'ont peut-être pas été nettoyées depuis le déluge dont elles tirent sans doute leur origine. Pour moi, je sens bien que pour rien je ne voudrais m'y plonger, pas même quand il s'agirait de conserver ma vie, à moins que cela n'intéressât la tienne. »

Heureusement Mme de Sabran, orrâce à de grandes protections, put éviter cette fâcheuse piscine qui, à juste titre, lui inspirait une si profonde répulsion; elle arriva à suivre son traitement dans des conditions, à la vérité, fort primitives, mais qui ménageaient, dans une certaine mesure, sa délicatesse :

M Dans ce moment, je sors du bain. Il est minuit; car, tout au rebours des autres, je me baigne de préférence à cette heure plutôt que le matin, à cause de mes enfants qu'il faudrait perdre de vue trop longtemps. Les bains, comme le reste^ se ressentent de la simplicité rustique de ce lieu : c'est un misérable tonneau enfoncé dans la terre, mais recouvert d'un drap bien propre; un petit lit de toile dont les rideaux n'ont que la moitié de l'ampleur raisonnable; les quatre murailles bien blanches

et de petits fagots de sarment qui pétillent et qui font une petite flamme brillante. »

Enchantée de son séjour, du repos qu'elle y trouve, du bienfaisant effet des bains, et désireuse éoralement de fuir Paris oii elle ne trouve que des soucis, Mme de Sabran décide de rester à Saint-Amand une partie de l'été; dans ce but, elle loue une petite maison dans une situation charmante; elle y coule des jours délicieux, partageant son temps entre la lecture, la peinture, la promenade, jouissant pleinement de ses enfants qui l'adorent et du voisinage d'une amie qu'elle aime tendrement :

« 15 mai 1787.

« Me voici à Saint-Amand, dans la plus jolie petite maison du monde et dans l'endroit le plus sauvage; on ne voit que des prés émaillés de fleurs, des petites chaumières de distance en distance pour récréer la vue. et l'on ne rencontre que de jolis petits moutons et de jeunes bergers mieux tournés que nos bergers modernes, couronnés de lilas, mangeant de grosses tartines de pain bien noir, recouvertes de fromage bien blanc, ou bien chantant à l'unisson les charmes naïfs de leurs bergèies... La paix qui règne dans cette solitude se communique à l'âme. »

Elle se trouve si parfaitement heureuse « qu'elle sent du plaisir à respirer, à penser, à réfléchir, à regarder, à causer, à lire, à dormir, enfin à tout ».

Chaque jour, elle fait avec ses enfants, de longues

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