CHAPITRE XXV
En même temps qu'il renoue ses relations avec sa femme, René reprend avec Delphine la liaison si fâcheusement interrompue par le voyage à Rome (i); leur intimité devient même beaucoup plus grande qu'auparavant, ils se voient chaque jour; Mme de Custine, débarrassée d'une rivale détestée, est plus heureuse qu'elle ne l'a jamais été, et elle tolère aisément la femme légitime; elle connaît trop les sentiments de son amant pour s'en inquiéter.
Sur ces entrefaites, et au moment où Delphine croit enfin tenir le bonheur rêvé, survient un nouveau sujet de désespoir. A peine arrivé à Paris, René qui est dévoré d'ambition, et qui ne peut se tenir tranquille, se fait nommer ministre de France dans le Valais; il est ravi et fait en hâte ses préparatifs de départ ; pour mieux faire figure dans le nouveau pays, oii il est accrédité, il a décidé d'emmener avec lui à Sion Mme de Chateaubriand.
Pendant que Delphine se désole de cette nouvelle séparation, qui va la priver encore de l'amant qu'elle adore, se produit un incident tragique qui coupe court pour l'instant à la carrière du jeune diplomate.
En mars 1804, le duc d'Enghien est saisi en territoire allemand, transporté à Paris, jugé et exécuté dans les fossés de Vincennes.
Ce drame brutal et rapide souleva non seulement
(i) Il lui avait rapporté de Rome comme souvenir une feuille cueillie sur le tombeau de Virgile. Cette feuille existe encore dans le dossier de lettres que possède M. La Caille.
en France mais dans toute l'Europe une grande indignation, et éloigna de l'Empire beaucoup de ceux qui ne demandaient qu'à le servir. Chateaubriand prit aussitôt prétexte de la santé de sa femme pour envoyer au ministre sa démission. Quant à Delphine, elle cessa depuis ce jour toutes relations avec Mme Bonaparte, •et on ne la revit plus à la Malmaison.
Tout en en déplorant la cause, Delphine est ravie de cet incident, qui lui permet de garder à Paris près d'elle son cher René. Ils se voient sans cesse, ils passent ensemble toutes les heures qu'ils peuvent dérober au monde, et elle est heureuse, follement heureuse ! Certes ce n'est pas un amant ordinaire: il est exigeant, quinteux, méfiant, insatiable d'hommages, mais qu'importe à Delphine puisqu'elle l'aime. Elle passe pendant quelques mois les seuls moments vraiment heureux que lui ai fait éprouver cette liaison.
Le mystère de leur intimité commence à percer et on en jase; mais la jeune femme ne s'en soucie guère, elle ■en tirerait plutôt vanité. Ainsi elle n'hésite pas à vouloir présenter le Génie, c'est ainsi qu'elle nomme familièrement Chateaubriand, à sa famille. Mme de Boufflers, qui connaît la vie, et que sa propre expérience a rendue indulgente, ferme volontiers les yeux sur la liaison de sa fille ; elle cède au désir exprimé, et quand Delphine lui présente son ami, elle l'accueille très aimablement. Celui-ci par contre ne raffole pas de la famille de Delphine : certes il trouve Mme de Boufflers charmante, •quoique « très abattue par l'exil et les privations » ;