CHAPITRE XXV
fête. Le lendemain a été plus heureux que la veille, et il a commencé à trouver que ce lieu n'était pas si noir qu'il le paraissait. Il s'y est si bien trouvé, en l'examinant mieux, qu'il a fini par le trouver charmant. Sais-tu bien que c'est là comme se forment les grands sentiments, ou du moins les plus durables. C'est la seconde impression qui reste et qui ne s'efface plus. Ainsi voilà la chose décidée ; le Gibi est fort heureux ; que sera-ce lorsque nous y serons tous, et qu'il pourra compter les générations, ce à quoi il ne manque jamais. »
Le Gibi une fois installé, Mme de Custine peut arriver quand elle voudra.
Son grand chagrin est de s'éloigner de l'ami si cher, mais il a promis d'écrire, promis d'aller en juillet faire un séjour chez elle, et, confiante dans sa parole, elle se décide au départ.
Elle quitte Paris avec tout son personnel : c'est un véritable déménagement : Chateaubriand, qui préside à l'embarquement, voit s'engouffrer dans la voiture Mme de Custine, Astolphe, Berstœcher, Fanny la femme de chambre, Trim, le chien fidèle, qui a pour habitude de dévorer les provisions de la route. Quand tout le monde est empilé, serré, calé, le coche s'ébranle et l'on part pour Bernay, cahin-caha!
Mais laissons Mme de Custine raconter elle-même à sa mère, avec une verve charmante, son arrivée dans son nouveau domaine et l'accueil qu'elle reçoit des habitants :
« Feivaques, ce mercredi matin.
Mai 1804.
(( Eh bien, ma petite mé, me voila installée, fêtée, et assez contente, surtout si tu étais ici, et que tu pusses voir tous nos travaux et partager notre gloire ; réellement je dois être fort touchée de l'intérêt qu'on m'a témoigné. Comme tu aimes les détails, je vais entrer en matière avec un ordre digne de Bertelier.
« Nous sommes arrivés lundi à dix heures à Bernay : une mauvaise auberge, un encore plus mauvais souper, et aucune nouvelle de Fervaques, voilà ce que nous y avons trouvé. Le lendemain sur les neuf heures, nous nous sommes mis en marche. Pendant quelques lieues de chemin horrible, nous n'avons rien vu et toutes nos espérances se perdaient dans la profondeur des ornières, lorsque au haut d'une côte, au détour d'un bois, nous apercevons une file d'hommes à cheval qui, à notre aspect, se rangent en bataille, nous saluent militairement et s'approchent de notre voiture. Je reconnais M. Jaquette, maire de Fervaques, qui me dit avec grâce et obligeance : « Madame, je n'ai pas pu contenir (( l'empressement des habitants de Fervaques et le désir « qu'ils avaient de vous exprimer la joie que leur pro- « cure votre arrivée dans ce pays. » Moi toute rouge à la portière, faisant des mines gracieuses, disant : « Je suis reconnaissante, touchée, confuse, etc., etc. » Le temps, moins accorte, avait saucé la cavalcade, qui depuis deux heures attendait en panne, malgré la pluie,