‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 208 sur 310 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

« Ton maudit jardinier me met au supplice! Il est impossible d'être plus actif, plus intelligent et d'avoir plus de goût pour voler. Je le surveille; jusqu'à présent ce n'est pas trop possible, il n'y a ni fruits, ni légumes, et presque point de fleurs. Il fait l'admiration du pays par son travail. A force de vivre, on finit par ne faire cas que des coquins, car il n'y a que ceux-là qui ont du mouvement et des idées. Les autres, avec leurs scrupules et leur honnêteté, cèdent le pas aux fripons, et s'endorment sur leur bonne conscience ! Ce pays n'est pas autre chose; tout dort ici; tout n'est jamais qu'au futur, et quelque chose qui finit est un vrai phénomène pour le pays; on en parle avec admiration. Juge comme cela nous va. Aussi trouvons-nous notre jardinier parfait; sans lui le jardin anglais n'eût jamais eu de tournure ni de grâce. Il s'entend à tout; tu verras, lorsque tu viendras, si nous avons tort.

« Je suis ravie de la fin du grand procès. Je le savais bien, moi, qu'il ne ferait jamais rien que de grand et de généreux, lorsque ce serait lui tout seul qui agirait. Vive l'Empereur! si nous ne devons pas revoir de sang couler, ni de gens vexés et malheureux ! Es-tu retournée chez les Consuls? Conte-moi un peu cela.

« Adieu, petite mé, les grenouilles font un tel bruit, que je ne sais ce que j'écris. On dit que c'est signe de beau temps. Ma chambre est charmante, je ne peux me lasser de l'admirer; elle est aussi blanche que Saint- Léger. Je t'embrasse, ménage donc ta santé; prends des bains, mange du fruit, et surtout prends du repos à

Fervaques. Mille choses à ton mari et à mon frère. » A la fin de juin Astolphe reçoit la confirmation de l'évêque de Bayeux. iVIme de Custine mande à sa mère le I" juillet :

« Nous avons eu hier la visite épiscopale de l'évêque de Bayeux. Astolphe a reçu la confirmation. Nous le nourrissons de sacrements, mais la manne du ciel ne lui suffirait pourtant pas, car il mange comme un ogre et non comme un ange. L'évêque a logé chez nous; nous avons mis tout cul par-dessus tête. Il est aimable et doux. Il a confirmé près de quatre mille personnes à Fervaques. Les environs arrivaient en foule. On a été obligé de faire la cérémonie en plein champ, car l'église n'était pas assez grande. C'était très pittoresque, je te jure que cela faisait un effet charmant. »

Mme de Custine n'est pas seule dans le pays; elle a d'aimables voisins qui viennent souvent la distraire et passer quelques jours avec elle : celles que l'on voit le plus fréquemment à Fervaques sont Mme des Boulets et Mme de Cauvigny; la première est une excellente femme, mais sans intelligence, sans entrain, et elle offre si peu de ressources comme conversation que Mme de Custine l'a surnommée ma migraine, et le nom lui est resté. La seconde au contraire est charmante, vive, gaie, pleine d'esprit; son physique n'est pas moins séduisant que son moral; une très jolie figure et un agréable embonpoint en font une personne fort avenante; Delphine l'aime beaucoup, et elle l'attire le plus souvent possible; quand Mme de Cauvigny est à Fer-

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