CHAPITRE XXVI
plaisante description ne contribuent pas à rendre plus agréable l'humeur du Génie ; il aurait pu cependant avoir pitié de son amie, qui vient d'être gravement malade, qui est à peine rétablie, et à laquelle les émotions pénibles sont funestes. Mais René ne s'en soucie guère et il se montre plus quinteux,plus exigeant, plus désagréable que jamais.
C'est au point qu'un soir en revenant d'une promenade en calèche où il n'a pas desserré les dents, Delphine, au désespoir, saisit un fusil avec lequel il avait chassé le matin et cherche à se tuer.
Chateaubriand repart le 27 sans avoir vu Chênedollé, qui, retenu par sa chute, n'arrive qu'après le départ de son ami.
En écrivant à sa mère, Mme de Custine dissimule soigneusement les chagrins que lui cause son Génie ; elle s'efforce de faire croire qu'elle est heureuse : elle lui mande le 28 octobre :
« Pendant son séjour il a été aimable et gai, mais il est reparti, ce qui attriste Fervaques encore plus que la chute des feuilles. »
A peine à Paris, Chateaubriand écrit à Mme de Custine :
« ... J'ai quitté votre château de hiboux avec une peine fort grande. Je serais fâché de le voir trop souvent car je crois que je m'y attacherais mal à propos. Tâchez d'en sortir promptement et de revenir parmi les vivants. Songez que vous serez ma voisine et que je pourrai vous voir toutes les fois que vous le désirerez. »
Mais Delphine n'est pas la dupe de ces phrases aimables, elle a encore sur le cœur l'égoisme féroce et la sécheresse de cœur dont son ami a fait preuve; elle se plaint, gémit; alors, fort de sa bonne conscience, René se fâche et il lui répond sèchement :
» Vous me persécutez trop. Puis-je faire plus que je n'ai fait? J'ai été deux fois vous voir contre tout sens commun; j'ai resté avec vous aussi longtemps et plus longtemps que je ne le pouvais; je vous assure que je suis fâché de vos plaintes très injustes. Je ne sais plus comment faire pour vous être agréable en quelque chose. Tâchez de voir que vous n'avez pas la raison de votre côté, et sachez-moi un peu de bien de mes voyages que, je vous le proteste, je n'aurais pas faits pour d'autres que pour vous...
« Vous, éternelle grondeuse, quand revenez-vous à Paris? Quand quittez-vous votre château? Je parie que vous me ferez encore la mine? Mais je vous déclare que si vous me recevez avec une mine renfrognée, vous ne me verrez qu'une fois, car je suis enfin lassé de vos perpétuelle injustices. Allons, la paix. Arrivez, réparez vos torts, confessez vos péchés, je vous reçois en miséricorde. Mais que le pardon soit sincère...
« A vous, à vous et pour la vie (i). »
Après cette sévère mercuriale, il repart pour Villeneuve-sur-Yonne chez les Joubert, et il ne donne plus signe de vie.
(i) Chateaubriand et Mme de Custine, par M, Chedieu de Ro-
8BTHON.