CHAPITRE XXVI
Quand on étudie dans le détail les rapports de Mme de Custine et de Chateaubriand, on ne peut qu'être stupéfait de l'inconcevable patience de la jeune femme. Plus elle est douce, tendre, affectueuse, plus il se montre sec, dur, indifférent, autoritaire. Moins elle demande et plus il exige.
Le caractère de Mme de Custine a été mûri par le malheur et les épreuves, il s'est singulièrement assagi. Elle a rêvé un bonheur tranquille et elle le cherche avec René. Elle qui est habituée à recevoir tous les hommages, se laisse maltraiter sans protester, elle est docile aux réprimandes, douce et gentille, quoi qu'il lui dise. Rien ne la rebute, rien ne la lasse; elle supporte tout dans l'espoir bien vain d'arriver à adoucir ce caractère vaniteux et insupportable.
On peut dire en toute conscience que si Mme de Custine a commis bien des erreurs de conduite et même bien des fautes, elle les a durement expiées par sa liaison avec René. Bien qu'elle y mette une certaine dignité et qu'elle ne se plaigne pas, on verra au cours de ce récit à quel point les déceptions de cœur et les peines morales finissent par lui donner le dégoût de la vie ; on entendra les cris de douleur qui échappent parfois à la pauvre créature, délaissée et torturée.
Aussitôt que Chateaubriand a quitté Fervaques, l'insupportable Mme des Boulets, qui ne se juge plus utile, retourne dans ses pénates. C'est une joie générale dans le château, joie d'autant plus grande que la
charmante Mme de Cauvigny prolonge son séjour. Quand elle s'éloigne à son tour, tout le monde est dans la désolation :
« Ce 6 novembre,
« Nous sommes d'une tristesse et d'un délaissé à faire pitié. Nous ne pouvons plus nous passer d'elle. Tu n'as pas d'idée combien elle est gentille, bonne, gaie, enfin nous ne tarissons pas d'éloges! J'étais si bien accoutumée à sa douce amitié, que c'est un isolement dont tu ne peux pas te faire d'idée. C'est à présent pour la première fois que Fervaques me paraît grand, que le château me semble antique, et que je me trouve isolée; elle animait tout, elle était si aimable pour moi, qu'elle m'a absolument gâtée. Je ne puis vraiment me passer d'elle, Astolphe 'en était tout charmé; Berstoecher aussi; ils sont tous deux comme des enfants perdus... »
Au moment de la séparation Delphine a fait promettre à Mme de Cauvigny de venir la voir à Paris pendant l'hiver, mais cette promesse ne la rassure que faiblement ; elle a éprouvé tant de déboires dans sa vie qu'elle se méfie de l'avenir. Elle écrit tristement :
« Je ne fais nul cas de ce qui est en espérance, j'en ai même l'horreur,] car tout cela n'est qu'un moyen de plus qu'on donne au sort de se jouer de nous ! Malheureusement, le présent n'est pas assez heureux pour faire renoncer à l'avenir. Mais moi ^ je suis souvent tentée de renoncer à l'un et à l'autre. »