CHAPITRE XXVII
tesse sans appel et à des regrets sans espoir (i). » Cependant René, qui ne peut pas ne pas être touché de l'attachement si absolu de Delphine pour lui et ses amis, montre quelque condescendance; il parle de faire au printemps un long séjour à Fervaques. La châtelaine s'empresse d'inviter Chênedollé, sachant que rien ne pourra être plus agréable à son ami, ni plus capable de le retenir: mais en même temps elle laisse échapper cette phrase qui montre à nu les plaies de son cœur : « Notre ami dit qu'il passera six semaines, mais je ne suis pas femme à prendre à ces choses-là. Je suis plus folle que jamais et plus malheureuse que je ne puis dire. » Et elle termine par ces ^quelques [mots qui en disent long sur le caractère de René et sur ce qu'elle peut souffrir : « Le Génie se réjouit de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et quand il parle de vous, on serait tenté de croire qu'il a un bon cœur (2). »
En juillet Chateaubriand et Chênedollé se rencontrent en effet à Fervaques, et ils y restent près de quinze jours en compagnie de Delphine et de {la séduisante Mme de Cauvigny. La réunion se passe agréablement; René est même assez | aimable et tous les hôtes du château s'ingénient à distraire Chênedollé de son"'incurable douleur.
Plus tard, dans ses Mémoires^ René fait allusion à un incident assez banal de son séjour, mais qui l'a frappé
(i) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, appendice, p. 332 et suiv.
(2) 28 mars 1805. — Voir Bardoux, Madame ae Cusiine.
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au point qu'il en a gardé le souvenir. Il écrit en 1833 : « Il y a bien des années qu'étant au château de Fervaques, j'occupais la chambre de Henri IV : mon lit était énorme; le Béarnais y avait dormi avec quelque Florette; j'y gagnai le royalisme, car je ne l'avais pas naturellement. Des fossés remplis d'eau environnent le château. La vue de ma fenêtre s'étendait sur des prairies que borde la petite rivière de Fervaques. Dans ces prairies, j'aperçus un matin une élégante truie d'une blancheur extraordinaire; elle avait l'air d'être la mère du prince Marcassin. Elle était couchée au pied d'un saule sur l'herbe fraîche, dans la rosée : un jeune verrat cueillit un peu de mousse fine et dentelée avec ses défenses d'ivoire et la vint déposer sur la dormeuse; il renouvela cette opération tant de fois que la blanche laie finit par être entièrement cachée ; on ne voyait plus que des pattes noires sortir du duvet de verdure dans lequel elle était ensevelie. »
Après ce long séjour à Fervaques le Génie prend son vol et on ne le revoit plus de l'année.
Heureusement pour Delphine, elle a quelques distractions. Le baron de Mûnckhausen, que sa mère avait beaucoup connu à Rheinsberg, chez le prince Henri, vient la voir et tous deux se rendent à Fontaine- Française chez Mlle d'Andrezelle, qui avait fait partie de la Cour du roi de Pologne. Delphine raconte à sa mère son voyage et sa visite, et la lettre vaut la peine d'être citée, parce qu'elle donne de curieux détails sur la Cour de Lunéville :