‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 220 sur 310 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

« Comme disait la mère du chevalier, un rayon de soleil éclaircit bien des choses... le baron est ce qu'il y a de pire dans ces choses-là... il voulait s'arrêter à tous les cabarets de grand chemin, et puis ici, quoiqu'il fasse tous les frais de la conversation, il est singulièrement tourmenté de la crainte de ne savoir que dire ; pour moi je n'ai pas cet embarras, car il me coupe à tout moment la parole.

« J'ai beaucoup questionné Mlle d'Andrezelle, dont tu m'avais fort vanté l'esprit et surtout la mémoire, sur la cour du roi de Pologne. « Que vous êtes heureuse, « lui ai-je dit, d'avoir vu la réunion de tant de perce sonnes si rares. » — « Oui, me dit-elle, la société « était assez agréable; l'esprit d'alors n'était pas au « point de celui d'à présent, mais il le préparait. » — « Comment, repris-je, mais l'esprit d'à présent n'est « rien au prix de celui-là, de cette grâce, de ce bon « goût, de ce bon ton! » — « Ah! pour le ton, a-t-elle « reparti, il y était fort mauvais, et même de plus, il « était tout à fait indécent et licencieux. » — « Mais « Mme de Boufflers était si aimable, elle avait tant « d'esprit, et ui; esprit si fin, si original! — « Elle était « plus aimable qu'elle n'avait d'esprit, et pour ce Irait « dont vous parlez, je ne lui ai jamais rien entendu dire « de frappant. Mme de Maillebois, qui était plus faite « qu'une autre pour en juger, lui trouvait plus d'agré- « ment que d'esprit; elle commençait de petites chance sons qu'on achevait pour elle. » — « Mon Dieu que « vous m'étonnez! J'ai entendu citer d'elle des traits

« charmants : mon beau-père m'en a dit plusieurs » , et là-dessus j'essayais d'en rechercher, mais ils n'eurent pas grand succès.

« Prie le chevalier de te rappeler les plus marquants et écris-les-moi, car je voudrais les faire revenir d'une prévention aussi étrange, et rétablir Mme de Boufflers dans son esprit. Est-il vrai qu'elle élevait une petite fille toute nue et qu'elle la faisait venir dans ce costume devant tout le monde?

« Pour moi, reprit Mlle d'A., je ne me rappelle et ne « pourrais citer d'elle que quelques bouffonneries. » Làdessus elle nous raconta que M. de Tressan avait été amoureux Me Mme de Boufflers, et que pour l'attraper, elle avait fait mettre Panpan dans [son lit à sa place. Pour la cour du roi de PologTie, elle m*a dit qu'on s'y ennuyait tout comme ailleurs, et que même elle y entendait toujours des plaintes et des mécontentements. Voilà tout ce que j'en ai pu tirer.

« Tu vois, ma bonne minette, que mon désappointement s'est étendu même sur le passé. Je n'enjrevenais pas d'étonnement. Adieu, conte tout cela au chevalier, mais évite de faire une tracasseriej à cette pauvre Mlle d'A. car je ne me consolerais pas d'en être cause. Du reste elle est fort reconnaissante de ce qu'il a bien voulu se souvenir d'elle...

« Adieu, je crois que la raison du peu d'enthousiasme de Mlle d'A. pour Mme de [Boufflers est qu'il y a eu quelque jalousie entre belles. Mme de Saint-Julien m'a même conté une histoire de Mme 'de Bauffremont qui

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a trait à cela, mais Mlle d'A. m'a dit qu'elle te trouvait infiniment plus aimable et plus spirituelle que l'autre Mme de Boufflers, et que sûrement, si elle avait vécu, elle était sûre , d'après le caractère qu'elle lui avait connu, que la belle-mère aurait été jalouse de la belle-fille (i). »

A l'automne M. et Mme de Boufflers viennent faire un séjour chez leur fille; malheureusement ils n'ont pas le moyen de prendre une voiture particulière, il leur faut s'accommoder de la diligence, et ce système de locomotion démocratique, mais d'une odieuse promiscuité, fait jeter les hauts cris à Mme de Boufflers; elle n'y a jamais été habituée et tout la choque au dernier point : la fatigue, les voisinages, les incommodités de tous genres, l'ennui; le chevalier, au contraire, qui en a vu bien d'autres au cours de son aventureuse existence, trouve tout charmant, et se rit des répugnances et des gémissements de sa femme.

C'est la première fois que Mmejde Boufflers vient à Fervaques. Quelle joie pour Delphine de lui montrer en détail le « château couleui de rose », He parc, les potagers, les étangs, les carpes centenaires, de lui faire admirer toutes les améliorations qu^elle a apportées en si peu de temps dans sa demeure.

Ils fontjde fréquentes excursions dan^ le pays, plus ravissant que jamais à cette époque de l'année. Mme de Boufflers est enthousiasmée, ravie, et elle ne se lasse pas de pousser des exclamations d'admiration et de

(i) Communiquée par M. Prat.

bonheur. Bien entendu l'inséparable Mme de Cauvigny est là, et elle contribue de son mieux à l'agrément de la réunion. Le « petit père » et Berstœcher s'entendent à merveille, ils ont d'interminables conversations, c'est à peine si on peut les en arracher pour l'heure des repas. Tous sont heureux, et quand sonne l'heure de la séparation, c'est une désolation générale.

L'automne se termine fort tristement et dans l'isolement : « Le temps, le vent, la solitude pèsent sur le cœur plus qu'à l'ordinaire », écrit Delphine.

En décembre, elle rentre à Paris avec Astolphe et Berstœcher.

Depuis longtemps Chateaubriand projetait un voyage en Orient; la Grèce, la Palestine l'attiraient, et il désirait ardemment visiter Jérusalem. Des obstacles de tous genres, la question d'argent par-dessus tout, l'en avaient jusqu'alors empêché; en 1806, il jugea le moment favorable, et il annonça à Mme de Custine qu'il partirait au mois de juillet, mais il promit de ne rester absent que trois mois et de rentrer à Paris au plus tard en novembre.

Le coup fut dur pour Delphine, et bien qu'elle s'attendît à tous les déboires, elle eut de la peine à le supporter. Qu'eût-elle dit si elle avait su que René devait revenir par l'Espagne, et qu'il avait donné rendez-vous à Grenade à Mme de Mouchy, dont il était épris!

Dès les premiers jours de juin 1806, Mme de Custine part pour Fervaques; elle va tout installer pour y recevoir René.

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