CHAPITRE XXVII
En attendant elle voudrait bien avoir des arbres, mais, en femme pratique, elle ne veut pas les payer, et c'est sa mère qui est chargée de négocier cette acquisition gratuite :
«Je voudrais bien que tu découvres quelque abbé Nollin, qui pût nous donner des arbres et arbustes. Nous voudrions planter encore cet automne. Je voudrais surtout force peupliers. Il pourrait se faire que par le monde tu trouvasses quelque bon humain qui nous donnât quelques arbres; si tu cultivais M. Thouin ou quelque autre, tu en prendrais pour toi et le reste serait pour nous, des fleurs aussi; songe à cela. Il y a des gens si adroits pour tout cela; je suis sûre que bien des femmes planteraient leur jardin à bon marché! Adieu, ma petite mé, j'ai bien peur que le mien reste en friche. »
Désireux de témoigner quelque consolation à la femme qu'il abandonne, René tient sa promesse, et il vient au mois de juin faire un séjour à Fervaques ; la perspective du départ prochain le rend d'humeur facile.
« Le Génie est ici depuis quinze jours, écrit Delphine à Chénedollé, il part dans deux, et ce n'est pas un départ ordinaire , ce n'est pas pour un voyage ordinaire non plus ; cette chimère de Grèce est enfin réalisée; il part pour remplir tous ses vœux et pour détruire tous les miens; il sera de retour au mois de novembre, à ce qu'il assure; je ne puis le croire; vous savez si j'étais triste l'année dernière, jugez donc de ce que je serai cette année.
« Je vous quitte, car vous savez dans quelles angoisses je dois être. La chère Souris est ici.
« Tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini (i). »
Le départ de Chateaubriand plonge Delphine dans une véritable crise de désespoir, et elle tombe sérieusement malade; toutes ses lettres à cette époque sont d'une tristesse navrante. Elle écrit à sa mère dans le courant de juillet :
« Il n'y a point de repos dans ce monde-ci et encore moins de bonheur. Je suis si découragée, si triste que je ne ferais pas un pas pour conserver la vie ! Je paye cher bien promptement le peu de jours heureux que j'ai passés en arrivant ici.
« Tu es bien aimable de regretter le pauvre voyageur; il a passé plus de quinze jours avec nous, il saura tes regrets car il n'est pas encore parti pour le grand voyage !
« Mme de Cauvigny est encore avec moi; heureusement, car je souffre et suis bien triste. Je te quitte, je ne puis écrire, car je ne puis penser. Je ne connais rien qui me fasse plus de plaisir que tes lettres (2). »
Comme un malheur n'arrive jamais seul, Astolphe est repris de la fièvre tierce et le personnel du château n'est pas moins cruellement éprouvé :
(i) Bardoux, Madame de Custine.
(2) A Mme de Boufflers, chez M. Le Tellier, épicier, Saint- Germain-en-Laye.