CHAPITRE XXVII
« 1 1 juillet 1806.
« Nous sommes un peu comme dans un hôpital; notre cocher a aussi la fièvre tierce, notre cuisinier la jaunisse, et moi j'ai été très malade hier. J'ai mes fameuses crampes, je n'en suis pas quitte aujourd'hui; c'est un mouvement de bile très fort. J'ai si peu de joie depuis quelque temps qu'il est bien simple que je m'en ressente un peu! Mais ne t'inquiète pas, le médecin dit que ce ne sera rien; on n'en meurt pas; on vit pour souffrir.
« Je suis si malade ce soir, si lasse, si triste que je ne puis t'écrire plus longuement; ne m'en veux pas, je t'en prie, mais c'est plus fort que moi!
« Le voyageur doit être parti, il ne re verra nos prairies que dépouillées de leur verdure, car le voilà absent jusqu'à l'automne, si son voyage est heureux! J'espère que son étoile est meilleure que la mienne (i). »
Le voyageur avait fait les plus belles promesses du monde. Il ne devait rester que trois mois absent, et écrire beaucoup pour adoucir les rigueurs de la séparation ; mais Delphine savait bien qu'il ne fallait pas trop compter sur les promesses de son Génie.
Mme de Boufflers n'est pas beaucoup plus heureuse que sa fille; son mari est malade, Elzéar aussi, la maison est transformée en hôpital et elle se tue de fatigue.
(i) Chateaubriand et sa femme partirent le 15 juillet pour Venise; là ils se séparèrent. Le 30, René était à Trieste, et le i" août il s'embarqua.
Delphine lui écrit le 3 août :
« Mon Dieu! nous n'aurons donc jamais de repos ni de bonheur ! Pauvre mère, tu ne seras jamais heureuse, ni moi plus que toi. Au moins si nous étions ensemble supporterions-nous la vie avec plus de courage. Pour moi j'ai à peine ce qu'il en faut pour aller au lendemain. Je ne me plains pas, mon fils et Vamz se portent bien. Mme de Cauvigny ne reviendra qu'à la fin du mois ; je suis si triste, si malade, si maussade que je l'aime presque autant. »
Heureusement elle a la visite de la bonne Nanette qui vient enfin faire un séjour à Fervaques : « elle est dans l'ivresse du beau château de son fieu », et elle a bien du regret de le quitter quand il faut rentrer à Paris.
Puis en septembre arrivent Mme des Boulets et Mme de Cauvigny :
« Ces deux dames font assaut d'amabilité ; elles charment ce solitaire séjour, il serait bien sombre sans cela, car je ne lui donnerais guère de mouvement. Il est difficile d'en avoir moins et d'être plus triste. C'est devenu pour moi une manière d'être, dont sans doute je ne changerai plus, car je ne sais rien au monde qui puisse m'en tirer.
« Adieu, ma petite mé, de grâce ne sois plus si longtemps sans me donner de tes nouvelles. Mille amitiés au petit père. Pour mon frère, je vais répondre à une lettre qu'il m'a écrite de je ne sais où, par laquelle il me dit qu'il viendra peut-être me voir si Mme de Staël va