CHAPITRE XXVII
à Rouen, parce que de chez moi il pourrait aller l'y voir. Grand bien lui fasse, mais s'il venait me voir, je voudrais pourtant une fois que ce fut d'abord pour nous. »
L'automne arrive, l'époque fixée par le voyageur pour son retour est passée depuis longtemps et Delphine n'a pas reçu la moindre nouvelle, pas un mot, pas une lettre. La malheureuse femme désespérée, rongée d'inquiétudes et de chagrin en est réduite à aller mendier près de Mme de Chateaubriand des nouvelles de l'homme qu'elle aime. C'est ainsi qu'elle apprend qu'il a modifié ses projets et qu'il prolonge son voyage.
Chateaubriand ne revint qu'au mois de mai 1807; il venait de passer plusieurs mois à parcourir l'Espagne en compagnie de Mme de Mouchy; encore ne fit-il que traverser Paris : il repartit aussitôt pour Villeneuvesur-Yonne travailler aux Martyrs. C'est à peine s'il vit son amie pendant quelques jours (i) .
Si Delphine avait pu conserver quelques illusions sur les sentiments de René à son égard, elle fut pleinement édifiée et, quelque douleur qu'elle en éprouvât, il lui fallut bien se résigner à l'inévitable.
On ne peut s'expliquer comment à ce moment elle n'a pas rompu définitivement une intimité dont elle ne pouvait plus attendre que des chagrins. C'est que René ne s'y prêtait pas. Sachant tout l'empire qu'il possédait
(i) En 1807, Chateaubriand achète la Vallée-aux-Loups près de Sceaux, et c'est là qu'il passera désormais la plus grande partie de l'année.
sur Delphine, il n'entendait pas renoncer à une liaison qui lui était commode, il lui suffisait de reprendre sa liberté et d'en user dans la plus large mesure, sans se soucier des humiliations et des chagrins qu'il infligeait à son amie. Delphine de son côté ne pouvait se résigner à rompre complètement avec celui qu'elle aimait toujours passionnément. Et cependant, pour sa dignité, pour son repos, une rupture absolue n'eût-elle pas été cent fois préférable? Mme de Custine aurait fini par trouver l'oubli et le calme au lieu de mener une existence douloureuse, troublée par les regrets, sans cesse tourmentée par la jalousie et le vain espoir de ramener un jour l'infidèle.
Les années 1807 et 1808 s'écoulent fort 'tristement. Mme de Custine passe quelques mois d'hiver à Paris et dès le retour du printemps elle se rend à Fervaques. Rien dans sa vie ne vaut la peine d'être conté, (i)
(I) Nous trouvons dans les papiers d'Elzéar une lettre de Mme de Boufflers à sa fille en octobre 1807; elle donne des nouvelles de quelques personnes de la société parisienne, et c'est pourquoi nous la citons :
« Paris, ce 31 octobre 1S07.
« Paris est à mourir de tristesse dans ce moment. On y meurt comme des mouches; le pauvre baron de Breteuil est à toute extrémité : il est vrai que son exemple n'est pas inquiétant : à quatre-vingt-seize ans, avec la goutte et la pierre, la vie est plus étonnante que la mort. Un autre vieux encore, qui est mort en vingt-quatre heures, c'est M. de Menou ; il avait fait sa petite partie accoutumée le vendredi soir chez Mme de la Reynière et, le sarredi au soir, il était sans espérance, et mort le dimanche au niatin. Le duc de Rohan aussi vient de finir sa pénible carrière ; la