CHAPITRE XXVII
Chateaubriand ne paraît plus avoir de rapports avec Delphine que pour lui demander des services. Déjà en 1804, il l'avait fait intervenir à maintes reprises en. faveur de son ami Bertin, rentré en France sans autorisationj(i); c'est grâce aux sollicitations de Delphine auprès de Fouché que Bertin n'avait pas été inquiété. Puis c'est pour lui-même, pour le protéger contre les rigueurs de la police impériale que Chateaubriand use et jabuse de l'influence de son amie. Et chaque fois., avec un inlassable dévouement, Mme de Custine fait démarches sur démarches pour qu'on laisse le Génie en repos. En '1808, au moment de la publication des Martyrs, la censure soulève mille objections ; bien vite René recourt à sa protectrice ordinaire, et il lui demande d'intervenir encore auprès de Fouché; elle le fait. Le ministre promet, mais Chateaubriand prétend qu'il s'est moqué d'eux, qu'il a joué un double jeu, et qu'il l'a fait secrètement attaquer dans la presse.
mort a été pour lui plus facile que n'était la vie, car il souffrait de douleurs cruelles. Il est mort dans les sentiments les plus religieux. Tout l'été, Mme de Chimay avait entrepris sa conversion, aidée de sa femme et de M. de Léon. Il s'est décidé à faire, non sans beaucoup de peine, une confession générale; elle était longue, il avait peu de mémoire, mais que ne peut pas la grâce quand on est véritablement touché et qu'on a soixante-seize ans ; bref, il est mort avec tous ses sacrements, et beaucoup plus tranquillement qu'il n'aurait fait sans cette excellente précaution. L'exemple de sa sœur n'y a pas peu contribué; il lui avait fait une grande impression dont on a heureusement profité. Mme de La Fayette est aussi à la mort; pour celle-là, ses paquets sont faits depuis longtemps... »
(i) En 1800 Bertin avait été accusé de complot contre l'État et, exilé à Rome; c'est là qu'il s'était lié avec Chateaubriand.
En 1809 se passe un drame douloureux. Le cousin de René, Armand de Chateaubriand, s'était imprudemment engagé, comme agent des Princes, à débarquer sur les côtes de Normandie. A peine avait-il mis le pied sur le sol français qu'il fut arrêté; accusé de conspiration royaliste, il fut amené à Paris, traduit devant un tribunal militaire et condamné à mort.
Chateaubriand chercha à sauver son malheureux parent, et il demanda à son amie de l'accompagner chez Fouché. Ce dernier se déroba en affirmant que la condamnation n'avait pas encore été prononcée. Et cependant le lendemain, jour du vendredi saint, Armand était fusillé à la plaine de Grenelle. Chateaubriand, prévenu de l'exécution, accourut pour assister son cousin à ses derniers moments, mais il arriva trop tard; il ne put que tremper son mouchoir dans le sang de la victime. De retour chez lui, il écrivit à Delphine ce simple mot : « J'arrive de la plaine de Grenelle, tout est fini (i). »
En 18 10 Delphine perd la protection puissante qui depuis plusieurs années l'a mise, elle et les siens, à l'abri de tout ennui : Fouché, ministre de la police, est soupçonné d'intriguer avec les Bourbons et les Républicains, il est remercié et remplacé par Savary.
(i) A la fin de l'été 1809, Chateaubriand avait loué un appartement rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin. Ce fut dans cette maison, chez M. de Las Cases, qu'il fit plus tard la connaissance de la duchesse de Duras.