‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 226 sur 310 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

effet, le discours de Chateaubriand fut soumis, suivant l'usage, à la censure impériale, qui demanda des modifications ; le Génie, indigné d'une si insolente prétention, refusa de changer une ligne ; le résultat fut que le nouvel élu ne fut jamais reçu, et que son discours ne fut jamais prononcé, pas plus que celui que le « petit père » avait si laborieusement ciselé.

Dans le courant de l'année 1811, Delphine prit une très grave résolution. Depuis quelques années, elle menait une existence misérable, sans cesse troublée par le chagrin et la jalousie. Elle voyait bien que René ne l'aimait plus, qu'il la délaissait, qu'il affichait des liaisons retentissantes, mais elle l'adorait toujours et se berçait de l'espoir qu'il lui reviendrait un jour. Cependant à la fin, humiliée, écœurée, à bout de forces, elle renonça à une lutte vaine ; elle prit la résolution de quitter Paris et de voyager pour distraire sa douleur.

Pour expliquer ce départ inattendu, elle prit prétexte de la santé d'Astolphe ; la raison n'était que trop vraisemblable.

Le jeune homme, dont la santé avait toujours été fort délicate, donnait depuis quelques mois à sa mère d'assez vives inquiétudes ; à mesure qu'il grandissait il devenait de plus en plus nerveux, étrange, il avait des maux de tête terribles ; la puberté amena chez lui un redoublement de ses maux ordinaires ; la pauvre Delphine s'inquiétait d'autant plus qu'elle retrouvait dans les souffrances de son fils bien des symptômes qu'elle avait pu observer chez Elzéar, et qu'elle se demandait

avec angoisse s'il n'y avait pas là un triste héritage de famille. Elle avait fait, par hasard, la connaissance d'un jeune médecin allemand, nommé Koreff ; elle le consulta, et il lui conseilla vivement pour Astolphe la distraction et les voyages. Ce conseil répondait si complètement à ses propres désirs qu'elle l'adopta immédiatement, et qu'elle annonça son prochain départ pour la Suisse et pour l'Italie.

Chateaubriand, dans la circonstance, ne se départit pas de son égoïsme habituel : il trouvait tout naturel de délaisser complètement Delphine et de ne la voir qu'à de rares intervalles, mais il avait en même temps la prétention de conserver un attachement dont il avait pu apprécier la valeur chaque fois qu'il lui était survenu quelque déboire ; il voulait toujours avoir à sa disposition cette amie si aimante, si dévouée et si sûre; à l'annonce du voyage, il jeta les hauts cris, et manifesta beaucoup de mauvaise humeur; il se plaignit même d'être abandonné, ce qui était au moins plaisant. Mais pour la première fois, Delphine tint bon, et elle persista dans ses projets en dépit des reproches et de l'indignation du Génie.

Le voyage de Mme de Custine devait être, du reste, plus qu'une simple absence; non seulement elle avait le projet de séjourner en Suisse la fin de l'été et l'automne, mais elle rêvait de passer l'hiver en Italie, et surtout de faire un long séjour à Rome, dont René lui avait tant de fois vanté le charme et la grandeur.

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