‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 227 sur 310 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Nous venons de parler d'un jeune médecin allemand que Delphine avait consulté à plusieurs reprises pour Astolphe. C'était un étrange personnage que ce Koreff : il passait pour fort intelligent et très expert dans son art; mais il était laid, peu sympathique et d'un scepticisme railleur assez déplaisant; enfin il était israélite et s'occupait volontiers de spiritisme. Il prit rapidement sur Mme de Custine une très grande influence; ce fut au point qu'elle s'imagina que ses soins étaient indispensables pour Astolphe, et qu'elle lui proposa de les accompagner en Suisse et en Italie. Après s'être fait quelque peu prier, Korefï accepta.

Chateaubriand voyait déjà de fort mauvais œil ce jeune médecin qu'on retrouvait sans cesse dans la maison; en apprenant qu'il serait du voyage, sa mauvaise humeur n'eut plus de bornes, et il fit à Delphine une scène de jalousie violente. Il allait trouver un auxiliaire fort inattendu dans Astolphe; le jeune homme en effet n'avait pu voir sans dépit l'influence que Koreff prenait sur sa mère, et il lui témoignait en toutes circonstances une véritable hostilité ; cette hostilité redoubla quand il sut que le médecin serait chargé de veiller sur lui; cette mésintelligence désolait Mme de Custine mais ne modifia pas ses résolutions.

Les quatre voyageurs partent de Paris au commencement d'août. Une fois en Suisse, ils passent le Saint- Gothard, font un séjour à Lugano, traversent le Grimsel, etc. Delphine, toujours achevai, supporte gaiement les fatigues de la route.

Elle écrit de Meiringen le 2 septembre :

« Je me porte fort bien ; si mon esprit et mon cœur étaient contents, je pourrais dire que j'ai passé de bons jours; mais rien n'en est plus éloigné. Je suis plus triste que jamais, car tout ce dont je t'ai parlé dans mes autres lettres subsiste toujours et est plus fort que jamais ; aussi je crains fort que K. ne nous quitte avant la fin du voyage de Suisse, ce qui serait bientôt. Je ne puis te dire ce que j'ai souffert de tout cela, surtout ne pouvant m'en rendre raison! Aussi en suis-je presque imbécile. »

Puis elle part pour Stanz et Lucerne; de Lucerne elle se rend à Linth. C'est de là qu'elle écrit de nouveau à sa mère. Elle lui dévoile avec une sincérité charmante ses tristesses, ses déceptions et tous les secrets de son cœur :

« 17 septembre.

« J'ignore absolument si Ko viendra en Italie; il a été si peu agréablement avec nous que je crains fort qu'il ne s'en tienne là, et puis cela dépend d'un peu d'argent qu'on doit lui envoyer, car à Rome il faut pouvoir voler quelquefois de ses propres ailes, mais quelque chose qui dépend d'argent me paraît toujours incertain ; le sort tient si serré les cordons de la bourse ! Je serais désolée s'il ne venait pas, il me rassure l'imagination. Je crains l'air d'Italie, et puis c'est si triste de quitter ses amis... Bientôt cette grande affaire sera décidée; je te le manderai aussitôt.

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