CHAPITRE XXVIII
« Ne dis donc pas qu'on fait des choses ce qu'on veut les faire; c'est tout à fait faux, ainsi que ta belle maxime : « L'on ferait toujours ce que l'on voudrait « des autres, si on parvenait à faire de soi ce qu'on veut. » Sans doute tu as voulu dire « si on parvenait « à faire de soi ce qu'ils veulent ». Alors ce serait plus juste. J'aurais été trop heureuse de ce voyage sans cette mésintelligence, aussi cela m'a-t-il profondément affectée en me prouvant, encore plus que tout, qu'on ne peut compter sur rien, et que le sort, même en accomplissant vos souhaits, trouve le moyen de les déjouer.
« Ce voyage me coûte bien cher ; il détruit bien des illusions. Imagine que le Génie boude toujours; il ne me le pardonne pas; il m'écrit des lettres d'une maussaderie rare. Il paraît qu'on a profité des apparences pour me noircir dans son esprit, et que comme il n'a point de caractère et beaucoup d'amour-propre, il a cru tout ce qu'on a voulu. Ainsi s'écroulent tous les points de bonheur; ainsi avance-t-on dans la vie, légère d'amis et de joie.
« Tu es incroyable en me disant que ce voyage aura vaincu ma timidité, mais sais-tu bien que depuis Bâleet un peu à Genève, je n'ai pas vu un humain, excepté des guides et des aubergistes. Nous n'avons rencontré que très peu de voyageurs, et hors le prince Lubomirski, que j'ai encore retrouvé une fois, nous avons vécu en vrais sauvages; mais c'est ce qui m'en plaisait le plus, je te le jure. Je crains l'Italie, précisémentà cause de la nécessité de voir du monde. J'espère que je m'en
tirerai comme des précipices, mais je n'en prendrai pas plus le goût pour cela, comme malgré mes prouesses, je n'en aime pas plus l'exercice.
« J'ai dans le cœur un bonheur idéal sans lequel la vie me paraît comme une belle vallée sans soleil. Tu vois que je parle la langue du pays. Ce bonheur idéal est tout à fait dans la nature, mais il n'est pas d'usage ni dans nos classes, ni dans notre pays. Ma destinée est bientôt remplie, il ne s'agit plus que de vivre jusqu'au dernier jour; cela deviendra bientôt l'affaire de mon cuisinier et de mon médecin, mais j'aurai passé la vie comme celle que passerait un poisson placé dans une superbe prairie, émaillée de fleurs, et où il ne manquerait rien qu'un ruisseau. »
Puis elle parle d'Astolphe et laisse voir les angoisses que le malheureux enfant lui fait éprouver :
« Mon Dieu, que tu es comique quand tu me vois jeune ; c'est pour le coup une hère illusion de mère. Lorsque tu dis aussi que ma tristesse vient de mes maux de nerfs; c'est tout à fait le contraire, je n'ai mal aux nerfs souvent que de chagrin; si j'étais heureuse et contente, ce mal ne serait jamais le mien; mais c'est toujours celui des personnes qui sont continuellement hors de leur sphère, et qui passent leur vie à faire le contraire de ce quelles désirent. Pour comble de misère, cette malheureuse disposition se transmet de race en race, car Ast. est tout à fait de même; il se trouve l'être du monde le plus malheureux, et, par la tournure de son esprit et de son caractère, condamne ma vie à