‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 229 sur 310 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

■des larmes éternelles; mais que ceci soit entre nous; ne donnons jamais aux autres la consolation de nous savoir malheureux. »

Dans le cours de son voyage Delphine est passée près d'Einsiedeln, et elle n'a pas manqué de faire un pèlerinage au célèbre sanctuaire, oii sa mère et Elzéar sont déjà venus prier quelques années auparavant :

« Moi aussi j'ai été à Notre-Dame-des-Hermites. J'ai cherché ton bouquet de roses (i); il a passé comme toutes les roses, il n'en est plus question. Je t'apporterai un chapelet et une petite vierge; j'avais tant de souhaits à faire, que je n'en ai fait aucun, mais j'ai été ravie de tout cela, et des pèlerins, et du mouvement de cet endroit. C'est vraiment bien extraordinaire; on s'est fort moqué de moi, parce que je ne pouvais sortir des boutiques, et que je ne pouvais me consoler de ne pas rester un jour à Einsiedeln; alors dans ma sainte colère, j'ai dit que je te l'écrirais, et que tu ne concevrais sûrement pas plus que moi comment on a pu partir aussi vite d'un lieu aussi remarquable, et aussi attachant par toutes les idées qu'on y attache, w

La distraction du voyage, le grand air ont la plus heureuse influence sur la santé de Delphine, elle se porte à merveille, et elle affronte avec calme tous les ■dangers; elle est devenue intrépide et elle s'en vante :

« Dès qu'un cheval peut passer, j'y passe, fût-ce sur l'arête d'un glacier le plus affreux, et je n'ai pas la

(i) Voir page 287.

moindre peur. Mais j'aime beaucoup mieux malgré tout cela le coin de mon feu et la douce causerie de mes amis. »

Le voyage se poursuivait, mais non sans difficultés; Astolphe montrait toujours vis-à-vis de Koreff une hostilité des plus vives, lorsqu'un accident imprévu vint heureusement modifier la situation. Le jeune homme en montant un escalier se donna un coup violent à la tête; « il était si grand que les maisons étaient toutes trop basses pour lui » ; Koreff le soigna avec tant de dévouement et d'intelligence que le malade finit par s'amadouer. Tout allait donc pour le mieux, lorsqu'en arrivant à Genève, Mme de Custine trouva des lettres fort inquiétantes de ses gens d'affaires, les fermiers ne payaient plus, et on ne lui envoyait pas le moindre subside pour continer son voyage. Ces nouvelles la bouleversent : « Je passe ma journée à pleurer, écrit-elle, pauvre ressource! » Enfin elle se décide à prendre la plume, elle morigène ses gens d'affaires, stimule leur zèle et les met en demeure de lui envoyer un peu d'argent.

En attendant que l'argent arrive, nos voyageurs restent à Genève, et force leur est de voir quelques personnes, en particulier Mme de Staël, qui s'empresse, au grand déplaisir de Delphine :

« En arrivant, écrit-elle, nous avions vu Mme de Staël; nous comptions la voir le moins possible, car comme je ne suis pas son amie, je trouverais très dur d'être compromise à cause d'elle; mais comme elle n'a aucune mesure, elle ne sent pas cela et nous accable

Page 1