‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 230 sur 310 · CHAPITRE XXVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVllI

d'invitations et d'amabilités, et comme je ne veux pas non plus faire de lâcheté, je ne puis pas tout à fait rester dans mon coin; cela rendra notre séjour ici assez désagréable. »

Ces relations forcées sont si pénibles pour Delphine qu'elle imagine, pour s'y dérober, de faire le tour du lac et d'aller assister aux célèbres vendanges de Vevey. C'est une excursion de cinq jours î En route une nouvelle idée lui traverse l'esprit : « Si l'on allait visiter les îles Borromées ! ces îles si vantées et qu'aucun d'eux ne connaît! » La proposition est acclamée naturellement, mais comment faire puisque personne n'a d'argent? Heureusement Delphine ne s^embarrasse pas pour si peu, elle confie sa gêne à l'aubergiste de Bex, qui, sur sa [bonne mine, lui avance vingt-cinq louis. Et voilà toute la troupe en route pour le Simplon par le plus beau temps du monde. Les îles Borromées leur paraissent « le Paradis terrestre » .

Enfin ils reviennent à Genève, et Delphine a la joie de trouver l'argent qu'elle attendait.

Là elle laisse sa voiture pour ne pas l'abîmer en voyage, et aussi par crainte qu'un aussi beau carrosse ne lui fasse payer le double dans les hôtels : elle prend simplement un voiturin. | Nos voyageurs quittent la Suisse, et traversent le mont Cenis, mais non sans incident :

« Ce 2 novembre, de Turin.

« Nous étions partis de Genève dans une voiture de voiturin.

« Un voiturin, c'est une grande berline où l'on tient cinq, et sur le siège il y a une espèce d'auvent, formant cabriolet, où sont le cocher et le domestique. Nous avons donc cheminé ainsi vers la belle Italie à travers la belle Savoie. Le premier jour tout a été sans encombre, mais le second, vers le milieu du jour, dans un chemin tout étroit, nous avons rencontré la diligence. La diligence a un mépris pour les voituriers; alors, malgré la place que nous occupions, elle a voulu passer; elle nous a accrochés avec un fracas épouvantable, nous avons crié grâce, et nous nous sommes précipités hors de la voiture, toujours en demandant d'attendre qu'on décroche l'auvent du cabriolet, que la diligence écrasait de tout son poids, sans aucun égard. A nos cris le postillon fouette ses chevaux, et notre poids n'égalant pas celui de l'énorme diligence, en s'en allant rapidement, elle a brisé le devant de notre voiture. Notre conducteur, furieux, s'élance après la diligence, qui devait se ralentir à quelques pas de là à cause d'une petite montée. Nous entendons de grands cris, de gros jurons, et nous pensons bien que tout cela ne finira pas sans coups de poing, lorsque nous voyons revenir notre pauvre conducteur le visage couvert de sang. Ko va tout de suite à lui, et voit qu'il n'a plus de bout du nez ! Cet homime raconte que s'étant colleté un peu avec le postillon, celui-ci s'était élancé sur son nez et le lui avait mordu comme nous voyons! Juge de notre horreur! ce pauvre homme sera déhguré, malgré les soins de Ko, qui, comme tu sais, est admirable dans ces occasions.

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