CHAPITRE XXVIII
« Nous avons porté plainte à la justice, mais les formes sont si lentes et si entravées de mille manières, que nous aurions volontiers donné tous nos bouts de nez pour en être quittes. Enfin après des interrogatoires, des procès-verbaux sans nombre et des examens de chirurgien, nous nous sommes remis en marche, et en avons été quittes pour payer les drogues et les frais, et avoir un cocher avec un faux nez et un masque de linge blanc, ce qui lui donne un air de spectre. Notre entrée à Turin était vraiment comique, tout le monde regardait ce conducteur si étrange et quelle pitié pour nous, pour lui !
« A cela près nous sommes tous en bonne santé. Le temps a été un véritable jour d'été pour passer le mont Cenis, et la veille il avait fait un temps effroyable, des torrents de pluie et un tonnerre à rendre sourd. Je n'ai rien vu encore de cette ville, sinon une longue, longue rue, si longue que, quoique large, elle paraît très étroite. Les maisons sont hautes et grises, ce qui lui donne un aspect des plus tristes, et pour nous achever, nous sommes dans une maison où on ne voit goutte en plein midi; c'est cependant la meilleure auberge. Je vais à la comédie. Je te quitte pour faire ma toilette ; je ne sais vraiment plus comment m'y prendre. Ecris-moi à Rome, poste restante. »
Nous ne possédons malheureusement pas la correspondance de Delphine avec sa mère pendant le voyage en Italie; tout ce que nous savons, c'est qu'elle y passa toute l'année 1812 et qu'elle séjourna à Rome
et à Naples; dans ces deux endroits elle se créa des relations charmantes, qui lui rendirent ses séjours si délicieux qu'elle en parlait encore plusieurs années après. Bien qu'elle eût quarante ans. et qu'elle eût souffert plus que bien d'autres, elle avait conservé une rare pureté de traits et une grande élégance de sa personne. A Rome elle s'était liée -avec Canova qui l'admirait beaucoup. Elle aimait à causer avec le grand artiste dont la naïveté et les récits vénitiens la charmaient. Un jour son fils, qui ne voyait pas sans quelque préoccupation cette intimité croissante, voulut l'interroger et il lui dit brusquement : « Avec votre imagination romanesque vous seriez capable d'épouser Canova. » — « Ne m'en défie pas, répondit-elle, s'il n'était pas devenu marquis d'Ischia, j'en serais tentée. »
Enfin, au mois de novembre 1812, il fallut songer à quitter cette terre de bénédiction, et à regagner la Suisse, pour rentrer en France : malheureusement le temps était épouvantable, ce qui rendait les voyages fort difficiles. Le 30 novembre les voyageurs sont à Venise et c'est de là que Delphine mande à sa mère :
« La saison est affreuse, aussi reviendrons-nous à Genève par le Tyrol, afin d'éviter le mont Cenis, car il faudrait le passer, le Simplon étant tout dégradé ; c'est un très petit détour et cela nous ramène par notre chère Suisse.
« Je suis enchantée de Venise; enfin ceci ne ressemble à rien de ce que nous avons vu. J'aime les gondoles, j'aime le palais des doges, la place Saint-Marc,