CHAPITRE XXVIII
enfin de tout ce que j'ai vu, c'est ceci qui me paraît le plus étonnant. S'il n'y faisait pas si froid, ce serait délicieux, mais l'humidité est insupportable, le bois y est rare et cher, ce qui fait que nous gelons toute la journée, sans cela nous serions trop contents.
« Quel chagrin de n'avoir pas de tes lettres! J'espérais que tu me donnerais des nouvelles du Génie ^ j'en suis bien inquiète, je n'ai pas un mot de lui; où est-il donc? Il ne faut pas se quitter dans ce monde-ci lorsqu'on veut se retrouver! J'espère pourtant te revoir bientôt. Je compte être à Paris pour les Rois. Nous les tirerons ensemble. En attendant je t'embrasse ainsi que le petit père et Elzéar (i). »
De Venise Mme de Custine gagne Zurich ; elle y est le 30 décembre. Elle écrit à sa mère en lui racontant le grand voyage qu'elle a été obligée de faire pour éviter le mont Cenis :
« De Zurich, ce 30 décembre.
« Nous voici à Zurich, ma petite mé, nous voilà bientôt au bout d'un voyage bien pénible dans cette saison. Nous venons de traverser le Tyrol, une partie de la Bavière, de la Souabe, et enfin nous voici en Suisse, nous acheminant vers Genève, où j'espère enfin trouver de tes nouvelles.
« Je suis bien inquiète de toi et de tous mes amis, il y a si longtemps que je n'ai eu de lettre. Où est le Génie,
(i) A Mme de Boufflers, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n" 114, après la petite rue Verte, maison de M. Amelot, à Paris.
ou lui écrire^ où le trouver? J'espère savoir tout cela à Genève.
« Je compte être à Paris vers le 20 janvier, on ne voyage pas vite dans cette saison, la glace, la neige, la nuit qui vient si vite! C'est bien pénible d'être tous les jours depuis trois mois en voiture avant le jour, et souvent même à quatre heures du matin, mais ce sont de bien pe its maux que ceux-là dans la vie, ceux de l'âme sont bien autre chose.
« Nous sommes un peu étonnés de ce climat, après le doux air d'Italie. Heureusement que jusqu'à présent ma santé n'en souffre pas, ni aucun de nous. Dès que le mal veut s'emparer d'un de nous, Koreff lui fait une telle peur qu'il nous quitte bien vite. C'est un talisman, qui en vaut bien un autre, qu'un bon docteur. Tu seras étonnée lorsque tu sauras en détail toutes les fatigues que j'ai pu supporter.
« Je vais commencer encore une année loin de toi... J'en ai le cœur bien triste, et puis l'année commence un vendredi, c'est d'un mauvais augure, j'en suis troublée... puisse-t-elle effacer cette douloureuse impression en nous apportant quelque bonheur. J'embrasse le petit père, Elzéar; et toi, ma petite mé, nous t'embrassons tous, car cela est permis un jour de l'an; mais quelle triste manière de se souhaiter la bonne année... Fais dire à Nanette que nous nous portons tous bien et que nous la reverrons bientôt. »
11 y avait bien des raisons et des plus sérieuses pour que Delphine n'entende plus parler du Génie. Une