CHAPITRE XXIX
qu'on est stupide. C'est avoir tout juste ce qu'il faut pour juger de son néant. Voilà ce que j'ai éprouvé pendant bien des mois; j'étais absolument incapable de toute idée claire, de tout sentiment vif; la souffrance avait mis une sourdine sur mon âme, et je vivais séparé du monde par un voile de tristesse. J'en étais à craindre quelque bonne nouvelle, quelque événement heureux, me trouvant indigne du bonheur, puisque j'étais incapable d'en jouir et même de le sentir. Ces mauvais jours se sont écoulés comme d'autres. Notre Esculape a fini par me guérir en épuisant sur moi tous les moyens de tuer que lui fournit son art; et après m'avoir mis successivement deux vésicatoires au cou, deux aux bras et deux dans le dos, il me rend le libre usage de ma tète etjde mon cœur; il n'y a que très peu de jours que je me sens tout à fait remis, que je n'ai plus la vue trouble et la tête comme cerclée de fer; et voilà cependant quatre mois écoulés depuis l'accident... »
Désormais rassurée sur le sort de son frère, Delphine croyait qu'elle allait pouvoir jouir en paix de la satisfaction qu'elle éprouvait dans sa nouvelle résidence. Il n'en fut rien. A |peine commençait-elle à se remettre des émotions cruelles par lesquelles elle venait de passer qu'un nouveau souci, et non des moindres, vint troubler son repos.
Astolphe fut appelé en France par la conscription. Déjà une première fois le jeune homme avait dû se présenter devant les autorités militaires; son état de
santé était tel à ce moment qu'il avait été réformé sans discussion.
Mais en raison des pertes qu'elle avait subies, l'armée impériale avait besoin plus que jamais de jeunes soldats ; la réforme d'Astolphe fut regardée comme non avenue, et il fut de nouveau convoqué à Genève pour passer une seconde visite. Pas de doute que cette fois il ne fût déclaré bon pour le service, et son départ pour l'armée équivalait à un arrêt de mort. Mme de Custine était affolée. Cependant il n'y avait pas à hésiter. Il fallait ou se présenter à la visite ou acheter un remplaçant. C'est à ce dernier parti que s'arrêta Delphine : « Nous allons tâcher d'en trouver un, écrit-elle, mais à quel prix! »
Encore une fois la pauvre femme succombe sous le poids du malheur et des misères qui la frappent sans trêve ni merci :
« Je suis accablée de chagrins, d'inquiétudes, de tristesse. Tous nos maux ne sont pas finis, je le sais, mais je n'ai plus la' volonté de les supporter. Je suis découragée et fatiguée à mourir. »
Quelques jours après, l'affaire d'Astolphe est arrangée; on lui a acheté un remplaçant, Delphine est rassurée ; mais elle a tant d'autres soucis, et puis l'avenir l'angoisse et elle ne peut y songer sans terreur.
« 20 octobre. Berne.
« Nos santés sont meilleures. Astolphe est bien, et moi je m'en tire comme je peux; ce n'est pas là le plus