‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 240 sur 310 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

m'écrit tous les courriers, mais quelle différence, dans le moment où nous sommes, d'écrire ou de parler! Enfin la chose est faite, il n'y a plus de remède à cela que le retour, et c'est là oii s'attachent toutes mes pensées !

« Je ne me porte pas trop bien, le climat, le chagrin minent mes jours. Je mecouvre beaucoup, sois tranquille. Il fait si froid dans ce pays, c'est une petite Sibérie, mais ces choses sont peu dans la vie, on serait heureux de n'avoir jamais d'autres maux...

« Imagine que j'ai rencontré ici Mme Simons (Mlle Lange), elle est encore charmante; elle m'a parlé de toi et d'Elzéar. Je pense que vous ne la connaissez guère plus que moi. Tout ce qu'on rencontre dans la vie errante! c'est tout à fait comique! Ce ne sera pas une ressource, comme tu penses bien, mais cela m'a amusée un moment.

« Nous vivons absolument retirés, surtout depuis le départ de notre ami! Nous lisons, nous écrivons, nous attendons les jours de courrier! Voilà toute notre vie, du reste je ne mange ni ne dors, je sors pour prendre l'air afin de m'accoutumer à son âpreté, et je bénis la fin de chaque journée, espérant que celle du lendemain sera meilleure... »

Les jours s'écoulent, et le chagrin de Mme de Custine reste immuable ; rien ne peut consoler son cœur meurtri et déchiré : ses lettres ne sont qu'un long cri de douleur.

Elle mande à sa mère le 10 décembre :

« Pardonne-moi de t'écrire si rarement, mais je suis

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si triste, si malheureuse, j'aurais tant de choses à te dire, et j'en peux écrire si peu, que dans le découragement j'aime mieux me taire! Depuis le départ de notre ami, ma vie n'est plus qu'une longue et sombre nuit, il m'écrit souvent... mais quelle différence, et dans un temps d'orage quelle douleur de ne pas entendre gronder le même tonnerre. Enfin il a cru faire pour le mieux, il a cru à l'avenir; c'est une erreur de son âge, il a cru assurer son bonheur à venir et le mien. Ne parle pas de son voyage à personne, je t'en prie, pas à Nanette surtout.

« Nous menons ici la plus triste des vies depuis que notre ami est parti; plus de rires, plus de distractions. Nous ne sortons donc guère, et nous poussons le temps pour arriver aux jours de courriers, comme s'ils devaient apporter des remèdes à tous nos maux! Hélas! c'en est bien un lorsqu'ils apportent des lettres des absents, mais c'est leur retour qu'il faudrait nous annoncer! Le temps qui marche toujours impitoyablement amènera peut-être aussi ce jour, et essuiera bien des larmes, mais quel jour sera-ce? C'est ce que j'ignore encore.

« Adieu, mon cœur souffre, ma santé s'altère et mon esprit s'attriste. Ast., qui devrait par sa jeunesse nous réjouir tous, est plus vieux que Mathusalem; pour moi, c'est tout le contraire, plus je vieillis, et plus je sens en moi de force d'âme et de jeunesse de cœur. Tu vas rire de cela, tu auras raison, car c'est ridicule, mais c'est pourtant vrai. »

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