CHAPITRE XXX
à un esprit fort mais à laquelle je tiens : c'est de prier pour moi deux fois par jour, un quart d'heure le matin et un quart d'heure le soir ; tu peux dire tout ce que tu voudras, les paroles n'y font rien, pourvu que ce soit dans l'intention de n'obtenir que des biens éternels. Demande ce qu'il faut pour élever et purifier mon âme, mais n'y manque jamais une demi-heure par jour, quoi qu'il arrive. »
A peine Astolphe a-t-il passé la frontière que ses illusions et son enthousiasme s'elïondrent. Les premières lettres témoignent d'un désenchantement complet : il se demande même si sa mère, dans son aveugle tendresse, n'a pas agi avec une regrettable précipitation (i).
D'abord il est consterné de l'affreuse situation de la France. « Les campagnes qu'il traverse ne semblent plus produire que des Cosaques. Les troupeaux, les laboureurs ont fait place à des hordes de brigands. »
Puis il s'aperçoit avec stupeur que le parti auquel il vient de s'attacher est complètement oublié dans le pays et qu'il n'y a plus aucune racine. Les étrangers eux-mêmes ont l'air de l'ignorer. Les alliés sont aux portes de Paris, et ils n'ont pas dit encore un mot des Bourbons. Beaucoup parlent de la paix avec Bonaparte, d'autres avec le Sénat et une Régence. Si l'on
(i) La correspondance d'Astolphe avec sa mère en 1814, à laquelle nous empruntons tous les détails qui suivent, a été publiée par M. Bonnefon dans la Revue Bleue (octobre 1907). — Elle lui avait été communiquée par M. La Caille.
fait la paix sans les Bourbons, il se sera compromis bien inutilement et il aura sacrifié tout son avenir pour aller faire sa cour à M. le comte d'Artois. Maigre compensation !
Ces prudentes réflexions avaient singulièrement calmé l'ardeur du jeune homme et il se hâtait avec une sage lenteur de rejoindre le Prince ; il était même, il faut l'avouer, beaucoup plus tenté de reprendre la route de Suisse que d'avancer.
Enfin, comme il ne peut rester indéfiniment dans cette situation, il prend son parti et va se présenter au Prince, à Vesoul. Il est fort aimablement accueilli, mais quel singulier assemblage que cette cour :
« Nous avons ici une cour en règle et en toute magnificence; j'y suis gauche à faire plaisir! Mon sabre dans les jambes, mon chapeau sous le bras, en uniforme coupé par un tailleur de Morges, tout cela compose un costume à mourir de rire. Je n'ai pas encore laissé tomber mon chapeau, mais je m'accroche dans mes éperons, et puis je n'ai jamais une main libre pour rien faire! Heureusement qu'il y a beaucoup de gens aussi mal fagotés, et qu'on n'y fait pas la moindre attention. »
Astolphe n'aurait probablement J pas jpu supporter sa nouvelle existence, s'il n'avait trouvé auprès de Monsieur|un jeune homme charmant, presque de son âge, le comte Alexis de Noailles ; les deux jeunesjgens se lièrent d'une sincère amitié et ils passaient ensemble une grande partie de leur temps.