CHAPITRE XXX
A peine Astolphe a-t-il fait connaissance avec les entours du prince, qu'il s'aperçoit avec douleur à quel point ses appréhensions étaient justifiées. Sa désillusion est profonde et complète.
Lui, qui a été élevé par sa mère dans des idées libérales, est stupéfait de ce qu'il voit et de ce qu'il entend. L'entourage du prince est déplorable, et ces anciens soldats de l'armée de Condé sont si ridicules dans leurs propos et dans leur jactance qu'il ne les appelle que les aristocruches.
La cour est déjà divisée en deux parties hostiles, les dévots et les mécréants, qui se combattent à outrance, et s'entre-dévorent. A la table du prince, « on ne parle que de chevaux, de chiens, de bonne chère ».
« Notre parti est soutenu par de telles cruches que j'en rougis! Quand j'entends annoncer quelque part un chevalier de Saint-Louis et une femme de qualité, je suis toujours tenté de prendre mes jambes à mon cou. Ils ne voient partout que de la canaille, que de petites gens, que des femmes de rien. Il faut couper les oreilles à celui-ci, fouetter celle-là, marquer une autre, mais le refrain qu'on entend de tous côtés, le refrain incessant est : « Nous voulons l'ancien régime tout pur », « l'ancien régime avec les abus, comme dit M. de Narbonne ».
Le prince avait-il des idées moins étroites que ses partisans ? En aucune façon :
« Monsieur nous disait l'autre jour que c'était fort inutile au peuple d'y voir clair et de comprendre les
choses, et que les Russes étaient le peuple le plus heureux de la terre ! »
Tous ces propos scandalisaient le jeune aide de camp et le révoltaient. Plus il était à même d'apprécier l'entourage de Monsieur, plus il regrettait le parti, qu'à l'instigation de sa mère, il avait pris si légèrement :
« Nous allons, écrivait-il, attacher notre nom à un parti qui ne sera peut-être pas' celui de la France et que nous ne pourrons "plus quitter sans déshonneur, sans infamie. Nous allons nous lier leslmains et nous ôter tous moyens M'agir efficacement^ pour le bien de notre patrie.
« Si j'avais' pu Ipenser qu'il faudrait qu'un ^prince français fût appuyé' par cinq cent mille étrangers pour reconquérir la France, je n'aurais jamais '^adopté sa querelle. »
Tout ce qu'il 'voit' lui inspire' un tel découragement qu'il songe très sérieusement àjquitter le comte d'Artois, et à allerVretrouver' sa mère[^ : « La plus grande faute qu'on puisse faire, c'est de persister dans une erreur... sacrifier opinion, fortune, mère, patrie, pour faire sa cour à Vesoul, cela me paraît le comble de la démence. »
Au moment oîj Astolphe agitait très sérieusement dans son esprit l'idée ^'de retourner en Suisse, 'les événements modifiaient' rapidement la situation, et la fortune paraissait (devenir plus favorable pour les Bourbons. Le prince, après 'bien ^df.^ instances, était enfin autorisé par le commandant russe à venir s'éta-