‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 244 sur 310 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

blir à Nancy, et il s'y transporta aussitôt, suivi de ses partisans. Ce changement heureux modifia les projets d'Astolphe, et il se rendit également à Nancy.

Pendant les quelques jours passés dans cette ville le jeune homme cite un incident bien curieux, et qui jette un jour singulier sur les procédés des différentes nations qui foulaient le sol de notre patrie. Il raconte qu'un officier étranger a été arrêté à cinq lieues de la ville par un parti de paysans bien armés. On lui demande sa nationalité : « Prussien », répond-il. « Alors, riposte le chef des paysans, vous êtes notre frère; si vous étiez Russe ou Autrichien, nous vous aurions fusillé ! »

Les Russes dévastaient les campagnes, pillaient et brûlaient sans trêve ni merci ; l'exaspération des habitants était poussée jusqu'au désespoir.

Les événements devenant de plus en plus favorables, le comte d'Artois et |sa suite, sous la protection des armées étrangères, se dirigent vers Paris :

« !*'■ avril.

« La marche des événements est [miraculeuse, écrit Astolphe, nous avançons poussés parf un bon vent ! tout nous seconde, — tout nous réussit, — nous n'avons fait que des bêtises, — n'importe ; — nous serons de grands hommes, n

Plus il avance vers la capitale, plus le jeune homme est frappé d'horreur en voyant l'état C:e la France et la

misère effroyable à laquelle sont réduits les infortunés habitants. Il en fait à sa mère une description émouvante qui vaut la peine d'être citée :

« Les souvenirs de notre voyage m'ont laissé une tristesse profonde; l'état de la Champagne et des environs de Paris du côté de l'Est et du Nord est à faire pleurer; les Cosaques ont commis des horreurs; notre pauvre peuple est dans l'abrutissement du malheur; il n'a plus rien, pas même la force de se plaindre. Il fallait me répéter à chaque instant : « je suis en France, « c'est en France que je suis », pour le croire. Depuis Vitry, il semble, en avançant dans le pays, qu'on ait un sens de moins, celui de l'ouïe; pas un cri, pas un chant, pas une parole ne se font entendre dans les rues ou sur les orrands chemins. On voit des hommes assis devant leurs maisons, qui n'ont plus ni portes, ni fenêtres, ni meubles; et les Russes galoper dans les rues, et toujours la même chose pendant cinquante lieues. Tout ce qui n'est pas ville ou gros bourg a été pillé à n'y rien laisser; il y a eu beaucoup de villages brûlés; enfin c'est une désolation. La crainte, la stupeur peintes sur tous les visages; je n'avais pas idée d'une pareille dévastation. Une chose qui m'a beaucoup frappé, c'est la résignation de tous les gens que je pressais de questions pour me faire raconter leurs pertes »

Enfin Astolphe fait son entrée à Paris à la suite du Prince, le 12 avril.

Le lendemain il écrit à sa mère pour la mettre au

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