CHAPITRE XXX
courant de l'état des esprits, des prévisions de l'avenir et de tout ce qu'il entend :
« Je n'ai rien vu de si extraordinaire que les boulevards, jamais ils ne m'ont paru aussi beaux qu'hier ! Mais l'indifférence et la légèreté de ce peuple, qui joue, qui se pare, |qui court au-devant de ce qui est nouveau, moins par curiosité que pour avoir une occasion de plus de se montrer soi-même, m'inspirait une pitié profonde... Je ne saurais te dire quel fut mon étonnement, en passant devant le Théâtre-Français, d'y voir la foule se presser à la porte comme à l'ordinaire. Quoi, pensais-je, nos princes rentrent aujourd'hui dans Paris, Bonaparte part de Fontainebleau pour l'île d'Elbe, et la moitié de Paris, ne sachant à quoi passer sa soirée, court s'entasser sur des banquettes pour entendre crier Mlle Duchesnoy et voir minauder Mlle Mezeray ! . . . Pour ce peuple on remplacerait plus facilement ses rois que ses acteurs !
«... Du reste tout le monde dit que la guerre civile est une chimère, que Bonaparte est plus fini que s'il était mort, et que sa lâcheté a contribué à le détrôner encore plus que les armes de ses ennemis!... Moi j'espère, pour le repos de la France, qu'on l'assassinera dans son voyage... A présent, il est généralement reconnu qu'on se déshonore en admirant le grand Homme. Cette idée est dans le peuple, elle est partout... Je le craindrais davantage s'il était mort; son souvenir pourrait nous être funeste...
« Tu sais qu'on reprend les titres et que l'étiquette
règne ici depuis hier, dans toute son ennuyeuse sévérité; c'est à fuir. Moi, je me ferai comte, pour mon tailleur, j'y suis résolu; on dit que les princes attendent huit jours leurs culottes, les ducs, quinze, les comtes et les marquis trois semaines. Voilà mon lot.
« Mon tailleur, à qui je demandais ce matin quelle était la mode pour les fracs, me répondit avec indignation : « Monsieur! est-ce qu'il y a une mode depuis trois moisr Nous avons bien autre chose à penser! »
« On nejsai^ plus ce que c'est que les Bourbons en France, personne ne sait ce que c'est que Monsieur ; on demande ce qu'il était à Louis XVI, on se fait instruire de la généalogie de nos princes, et partout on en parle comme de^tableauj retrouvés dans] quelque vieille église. »
Le lendemain Astolphe écrit encore, mais cette fois il a complètement changé d'avis sur le compte des Parisiens et il reconnaît sincèrement son erreur.
« 14 avril.
a Je viens faire amende honorable, j'ai calomnié les Parisiens dans ma dernière lettre; leur enthousiasme surpasse tout ce qu'on peut imaginer ! C'est fabuleux ! . . . On n'a jamais rien vu de pareil ; tout le monde est fou ; on voit le doigt de Dieu partout ! la Providence court les rues, l'athéisme a de tout temps été effroyable, maintenant il est ridicule! l'héroïsme est à l'ordre du jour; le jour de la bataille de Paris, les femmes se pro-