CHAPITRE XXX
non seulement pour avancer, mais même pour se soutenir à flot. »
Astolphe se trouve comme égaré dans cette société si nouvelle pour lui et au milieu de ce bouleversement universel. Il ne sait de quel côté se diriger et dans toutes ses lettres il supplie sa mère de venir le rejoindre au plus tôt : « Il est affreux pour une Française d'être loin de Paris aujourd'hui, lui dit-il, j'ai le plus grand besoin de toi; je suis perdu dans le monde immense et dangereux, sans conseils, sans appui... »
Naturellement c'est la curée des places; Astolphe veut en obtenir une, mais laquelle : il s'agit de toute l'existence et il lui est impossible de se décider sans consulter sa mère. Et puis il est maladroit, il ne sait pas demander : il a voulu être nommé dans l'état-major du duc de Berry et il a échoué ; il en sera de même pour tout ce qu'il voudra obtenir. Une femme, une mère est bien autrement habile !
« Tu peux m'être très utile ici, où il n'y a que les femmes qui sachent solliciter : on se fait de toi une si grande idée que tu aurais beaucoup de crédit dans cette affaire. Madame a parlé de toi à plusieurs personnes, tu demanderais une audience particulière à Monsieur et mon affaire serait décidée dans cette seule visite. »
Le Génie qu'il a consulté lui conseille de prendre service dans la maison du roi.
Ce qu'Astolphe désirerait par-dessus tout, ce serait d'être attaché à l'état-major de Monsieur; mais il n'osera jamais le demander.
L'isolement moral, l'absence de direction, les déceptions qu'il éprouve, et surtout sa nature reprenant le dessus, provoquent chez le jeune )homme de nouveaux accès de mélancolie et de sauvagerie. Comme son oncle Elzéar, il éprouve souvent une vague tristesse qu'il ne peut surmonter et une invincible répulsion pour la société. Il avoue à sa mère le trouble inquiétant qui l'agite :
« Je ne trouve rien nulle part qui satisfasse mon cœur, et l'avenir qui se présente à moi me paraît cent fois plus effrayant que le malheur ! La Cour me tuerait, s'il me fallait y aller comme je le fais depuis que je suis ici, j'en meurs, c'est le Palais de la | Bêtise... Ah! la Suisse! Ah! l'Italie! Nous ne savions pas combien nous étions heureux à Rome!... Que je regrette ma liberté! Mon Dieu que je suis triste, je me sens accablé de toutes les misères" du bonheur! »
Assez préoccupée de l'état moral de son fils, craignant que l'isolement n'ait sur lui une fâcheuse influence, voyant d'autre part combien| il désirait la revoir, Mme de Custine se décida à ne pas prolonger davantage son séjour en Suisse, et elle quitta Berne avec Berstœcher pour rentrer à Paris. Elle y arriva à la fin de mai.
Elle s'empressa de se conformer aux désirs d'Astolphe et elle commença, sans se laisser rebuter, une interminable série de visites et de sollicitations. Mais les quémandeurs étaient innombrables, on ne savait auquel entendre, on lui donna de bonnes paroles.