CHAPITRE XXXI
Il se trouvait en Italie auprès de Murât lorsqu'il apprit la déchéance de l'Empereur; comme il n'avait pas renoncé à jouer un rôle, il accourut et s'installa avec ses enfants dans son château de Ferrières; il était ainsi à même de surveiller les événements et de pouvoir en profiter si l'occasion favorable se présentait. A partir de ce moment, il entretient avec Mme de Custine une correspondance très intime, très affectueuse, mais où il est presque uniquement question de politique. Nous ne ferons à cette correspondance que de très brèves allusions (i).
L'hiver pour Mme de Custine se serait passé assez paisiblement, si elle n'avait eu la douleur au mois de janvier de perdre son beau-père, le chevalier de Boufflers. Depuis plusieurs années, la santé du chevalier déclinait peu à peu : les malheurs, les épreuves, la pauvreté, l'âge surtout avaient eu raison de ce tempérament si énergique; qui aurait pu reconnaître dans ce vieillard cassé, ratatiné, marchant avec peine, ayant perdu la mémoire, l'élégant et bouillant chevalier de Boufflers, l'auteur à^ Aline, reine de Golconde, le bouteen-train de la cour de Lunéville, celui qui ne connaissait pas de cruelles! Hélas! il n'était plus qu'une ombre, un souvenir, et quand au mois de janvier 18 15 il s'éteignit dans les bras de sa femme, ce fut presque une délivrance.
(i) Cette correspondance a été publiée par M. Bardoux dans son volume sur Mme de Custine; elle lui a été communiquée par M. La Caille.
La douleur de Mme de Boufflers fut profonde; elle perdait le fidèle compagnon de sa vie, l'homme que, depuis |trente-huit ans, elle aimait avec une tendresse que rien n'avait pu lasser. Elle restait seule, sans fortune, malade, [presque aveugle, pour supporter le poids des infirmités et des difficultés d'une vie .précaire. Certes Elzéar^et Delphine l'aimaient tendrement, mais leur vie était absorbée par tant de soucis que la pauvre femme n'avait que trop raison quand elle redoutait la tristesse de l'isolement et de la vieillesse abandonnée.
Delphine entoura sa mère des meilleurs'soins, mais elle-même avait tant de préoccupations dej tous genres, elle était accablée par des chagrins si vifs, qu'elle ne pouvait être pour la pauvre désolée un appui de tous les jours, comme elle l'aurait voulu.
Depuis longtemps déjà elle voyait avec angoisse la tournure d'esprit d*Astolphe, qui lui rappelait si bien celle d'Elzéar. Avec les dons les plus rares le jeune homme avait un esprit sombre, inquiet, tourmenté, qui faisait bien mal augurer de l'avenir. Sa mère avec une sollicitude touchante avait out essayé pour le redresser, le réformer, l'occuper, elle avait cherché un dérivatif dans l'ambition, mais tous ses efforts avaient échoué.
Mme de Custine ne voyait pas sans une terreur profonde le peu d'équilibre des facultés d'Astolphe, et ses lettres laissent voir l'inquiétude qu'elle en éprouvait. Son fils n'était pas moins malheureux du chagrin qu'il causait à une mère qu'il adorait :